Chanson douce

C
Leila Slimani

Chanson douce

France (2016) – Gallimard (2016)


Une nounou parfaite tue les deux enfants dont elle avait la charge. Que s'est-il passé pour arriver à un tel drame ?

On ne devrait jamais sortir boire un verre le soir avec des amis férus de lecture comme Yann Le Tumelin et Laure Legendarme [1]. Car la discussion roulera forcément, en ce début d'automne, sur la rentrée littéraire. Alors que Laure souligne que le jeu n'a jamais été aussi ouvert, les grosses machines éditoriales et autres vendeurs incontournables n'encombrant pas, pour une fois, le paysage, Yann a prodigieusement détesté tout ce qu'il a lu. Il s'ensuit donc un échange d'avis, de titres et d'auteurs que mon esprit déjà embrumé peine à retenir. La façon dont Laure évoque Chanson douce de Leila Slimani a dû pourtant s'y frayer un chemin puisque ce matin, en me réveillant dégrisé, je me suis souvenu de ma promesse d'y jeter un œil.

Chanson douce aurait parfaitement pu être écrit par Georges-Jean Arnaud – romancier sachant merveilleusement nicher l'angoisse dans d'ordinaires vies petites-bourgeoises – et être publié, Gallimard oblige, à la défunte Série Noire. Mystère de l'édition ou nouvelle marque de gentrification du genre, le second livre de Leila Slimani sort en collection blanche, ce qui ne change en rien le fait qu'il s'agit d'un thriller plutôt classique [2].

Tout commence par les Massé, Paul et Myriam, lui assistant-ingénieur du son, elle à peine avocate puisqu'elle a suspendu sa carrière, son CAPA juste obtenu, pour mettre au monde sa fille prénommée Mila. Maman inquiète, surprotectrice et qui se sent finalement bien dans son cocon routinier, elle piège son mari pour un deuxième enfant qui lui permettrait de prolonger cet état de béatitude. Las ! elle doit vite déchanter devant le poids quotidien représenté par sa fille et son fils et ne rêve qu'à fuir désormais ce rôle de mère peu valorisant. Pascal, un ancien condisciple, lui offre miraculeusement l'opportunité de se construire une carrière à ses côtés. Une nounou engagée pour l'occasion se chargera du problème posé par la présence des marmots.

Louise va prospérer, tel un insidieux parasite, sur l'égoïsme forcené de ces deux parents, occupés à se réaliser chacun dans leur vie professionnelle et trop contents de voir quelqu'un s'arranger de tous les détails déplaisants du quotidien. En plus de l'affection des enfants dont ils n'auront que les miettes (les plus goûteuses peut-être, mais des miettes quand même...), elle va peu à peu prendre les rênes de toute leur vie domestique, pilier indispensable et pourtant transparent de leur foyer. De là à vouloir diriger leur existence, il n'y a qu'un pas qu'elle va évidemment franchir, rencontrant sur le tard une maigre résistance des Massé. Lâches et terrorisés, ces derniers préfèrent jouer le pourrissement de la situation et la fin naturelle de ce diabolique attelage, les enfants étant désormais trop grands pour avoir encore besoin de Louise.

En contrepoint, Leila Slimani raconte l'histoire misérable et solitaire de cette quadragénaire, qui semble n'avoir atteint le bonheur que dans ce dévouement à autrui et cette existence par procuration. Elle aussi fuit les aspects déplaisants de la vie, la réalité du monde moderne (dans lequel elle ne trouverait pas, professionnellement, sa place), mais surtout celle de véritables rapports interdividuels : mère-fille, mari-femme, amant-maîtresse, propriétaire-locataire qui ont été, et continuent d'être, un désastre complet.

Louise s'épanouit dans la routine du rangement, du ménage, des soins aux enfants dont ne veulent ni Paul ni Myriam, sans être capable de vivre en dehors de celle-ci [3]. Sans s'en satisfaire non plus, puisqu'elle choisit de modeler leurs existences à sa convenance, et que tous les deux l'encouragent en ce sens, du moins au début. Immature, elle est, il me semble, émotionnellement très proche de l'enfance, dans ses rêveries, dans sa méchanceté quand celle-ci pointera le bout de son nez, et évidemment dans la violence de l'acte désespéré sur lequel ouvre Chanson douce. Mais n'est-ce pas non plus le cas des Massé, ivres de la toute-puissance de leur réussite sociale ?

Leila Slimani distille parfaitement l'angoisse tout au long de son récit, au prix, à mon avis, d'un huis clos un peu artificiel et d'un temps malmené. Elle réussit à nous faire détester Louise – pour ma part, elle y parvient également s'agissant de Paul et Myriam – tout en nous donnant les éléments pour la (les) comprendre. Dans tous les cas, personne dans ce drame n'est excusable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 30/09/2016



Notes :

[1] Yann tenait l'excellent blog Moisson noire et est professionnellement immergé toute l'année dans la littérature, chargé des acquisitions d'une médiathèque de l'est de l'Île-de-France. Tout comme Laure, qui occupe un poste commercial dans l'édition et qui, grande amoureuse de la littérature nippone, fut au début de l'aventure Vent d'Est.

[2] Voir par exemple, l'excellent Afin que tu vives d'Arnaud, qui développe ce concept de parasitisme d'une vie bourgeoise.

[3] L'épisode de l'effondrement de la douche et celui des arriérés d'impôts sont significatifs. À peine réussit-elle à se lier d'amitié avec Wafa, mais Slimani la montre malgré tout extérieure à cette relation, soucieuse de conserver un prestige marginal la plaçant au-dessus de la jeune femme.

Illustrations de cette page : Laure et Yann (les photos ne sont pas de Mary Ann Harrington, cela ce sent... Le site de Mary Ann, spécial copinage : Trois couleurs noires).