Le Grand Jeu

L
Céline Minard

Le Grand Jeu

France (2016) – Rivages (2016)


En plein tourment existentiel, une femme s'isole dans une confortable cellule monacale qu'elle a fait aménager sur la paroi abrupte d'une imposante montagne.

Puis-je me suffire à moi-même ? est la question que se pose la narratrice du dernier roman de Céline Minard.

Le Grand Jeu est l'histoire de cette expérience de survie qu'elle tente au milieu de nulle part, dans cet immense domaine rocheux qu'elle vient d'acquérir après avoir liquidé son passé, tout son passé, biens, mode de vie, relations. Ce n'est pas tant l'autarcie du corps qui la préoccupe que celle de son rapport à autrui, qui semble n'osciller qu'entre deux positions, menace ou promesse, menace d'une promesse, promesse d'une menace...

Installée dans son refuge où elle ne manque de rien, elle prend possession des lieux, extérieurs et intérieurs, autant qu'elle se laisse prendre par eux, s'accommodant des pentes et des ruisseaux, de tel surplomb, de l'obstacle à contourner, de celui à franchir, de l'existence future à planifier, pour l'été qui arrive, pour l'hiver qui lui succèdera, vorace et intraitable.

Le grand jeu s'organise entre le jardin qui la nourrira demain et les courses dans cette montagne qu'il lui faut apprivoiser, créant et sécurisant des chemins, ses chemins, revenant peu à peu, non pas à un état sauvage – elle pense beaucoup, écrit, joue du violoncelle, son héritage culturel n'est pas resté dans l'ancien monde –, mais à une quiétude intérieure qui lui permet de poser inlassablement la question du qu'est-ce qu'être humain ? Signe de sa défiance au monde, elle souhaite ardemment que la réponse ne se trouve pas dans l'autre, forcément décepteur, forcément ingrat, envieux, imbécile, ennemi.

Je veux imaginer une relation humaine qui n'aurait aucun rapport avec la promesse ou la menace. Qui n'aurait rien à voir, rien du tout, avec la séduction ou la destruction.

Un jour toutefois, le Grand Jeu change de nature. Au détour de l'une de ses escapades, elle découvre une présence singulière, recroquevillée aux abords d'une maison proche de trois lacs en succession. Animale ou humaine, trop certainement humaine, cette proximité la rend furieuse et semble compromettre son expérience, parce qu'elle ne pense plus maintenant qu'à cela.

Comme aux temps anciens, en ce pliocène [1] que la narratrice évoque beaucoup, le contact avec la créature s'effectue d'abord sur le mode de l'agression, puis débouche sur un marquage de territoire parfaitement ancestral/animal.

Il n'empêche. Cette relation à autrui prend le pas sur la survie comme sur le questionnement sur soi. Elle nécessite bientôt à poser comme condition son apaisement, puis à travers l'échange obtenu, à enrichir ce que l'on est de ce qu'est l'autre. Et accepter que l'on ait pu se tromper (« Et si la retraite n'était pas du tout, au fond, une réponse sauvage, mais une erreur de calcul, un calcul erroné ? »).

Nous ne sommes humains que dans notre relation à l'autre, qui nous oblige à remettre en cause cette certitude, même récente, de notre autosuffisance dans le monde. C'est l'autre qui nous défie et nous définit, nous incite à nous rapprocher, nous surpasser, par l'imitation, par l'accueil, par le dessaisissement comme par le saisissement. L'ascèse ne se justifie peut-être jamais sans l'éventualité, même fragmentaire, parcellaire, d'un retour au monde.

Malheureusement, Le Grand Jeu est aussi ardu à lire que le passage d'un toit [2] pour un débutant. Les nombreuses courses en montagne font l'objet d'une description au vocabulaire terriblement rébarbatif et abscons, qui nous empêche de concevoir les espaces – de toute façon désincarnés – dans lesquels se déploie la narration. Les zones d'interrogations sont de courts paragraphes qui s'intercalent dans le compte-rendu des journées, mais leur façon philosophico-bouddhique n'offre aucune respiration au texte ni perspective à la pensée. Ils obligent en permanence à la hauteur de vue et au questionnement intellectuel, sous une forme qui irritera bon nombre de lecteurs, convaincus sans doute de lire surtout du vent.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/10/2016



Notes :

[1] Époque géologique (5,3 Ma à 2,5 Ma) qui voit l'apparition des premiers hommes.

[2] En escalade, surplomb atteignant l'horizontale.

Musique écoutée lors de l'écriture de cette chronique : Céline Minard m'a permis d'exhumer de ma discothèque ces deux pièces, puisque son héroïne joue le Pression que l'on trouve dans le Dal niente... d'Helmut Lachenmann par l'ensemble Phorminx (Wergo - 2008). – Écouté également, du coup, le Helmut Lachenmann 3 par l'Ensemble Recherche (Auvidis - 1995)

Illustrations de cette page : Isard – Escalade