Continuer

C
Laurent Mauvignier

Continuer

France (2016) – Minuit (2016)


Pour le sauver et se sauver elle-même, une femme entraîne son fils pour une chevauchée sans but précis, dans les paysages désertiques de l'Asie centrale.

Samuel, seize ans, glisse lentement vers un état minéral d'indifférence et de haine, de soi comme des autres. Dépressive, Sibylle ne sait comment s'y prendre avec l'adolescent, dont elle a obtenu la garde lors de son divorce avec Benoit. Partis vivre à Bordeaux, mère et fils s'enfoncent dans des conflits larvés, des incompréhensions, des explosions de colère, chacun semblant entraîner l'autre vers le fond.

Ce n'est pourtant pas ainsi que commence Continuer, mais en pleine montagne kirghize où les deux chevauchent depuis plusieurs jours. Le cheval est peut-être la seule chose en partage, même si Samuel ne montait plus depuis deux ans, depuis sa transformation progressive en ce petit bloc de peur et de bêtise, ânonnant le discours simpliste et raciste de l'extrême droite. Attaqués par des voleurs, ils sont sauvés par l'intervention de Djamila et Bektash, jeune couple qui les recueille le soir avec toute cette générosité propre aux nomades.

Le pari semble insensé, mais c'est sur la bonté, la tolérance et le désintéressement qu'ils rencontrent ici, sur leur confrontation avec ces immensités désertiques, sur le silence et cette coupure avec le tumulte absurde de l'Occident que compte Sibylle pour renaître – elle – et naître – lui. Elle qui a accumulé les échecs durant toute sa vie, que son ancien mari moque en la traitant de velléitaire, a mobilisé tout ce qui lui restait d'énergie, vendant la maison de famille à laquelle elle tenait tant, pour organiser ce voyage qui doit ouvrir l'adolescent au monde et d'abord à lui-même.

Tacitement, mère et fils ont réduit leurs échanges au minimum, quelques mots dans la journée, afin d'éviter toute déflagration. Samuel ressasse son ressentiment, épie Sibylle en pensant qu'elle l'observe en retour, est déçu si elle le fait, est déçu si elle ne le fait pas. Il supporte mal de dépendre encore d'elle qui parle parfaitement le russe – la langue maternelle de ses grands-parents – dans un pays où, pourtant, seuls les vieux le baragouinent encore un peu. Il s'étonne surtout de cette énergie permanente qui l'anime, elle que l'on disait incapable de faire, de choisir, de décider. Elle, attend patiemment ses premiers pas d'homme.

Dans ce superbe voyage initiatique qu'est Continuer, Laurent Mauvignier montre avec justesse et subtilité le lent travail du temps sur l'adolescent, qui jusqu'au bout hésitera entre haine et amour pour cette femme tenace, entêtée, dure au mal, qui cache au fond d'elle une souffrance immense dont elle cherche à se libérer.

L'écriture est riche, dense et changeante comme le temps dans les montagnes ; dramatique et angoissante lors du passage des marécages ou dans la scène terrible de l'orage, intime quand le couple crotté et exténué se retrouve au bord du lac, lumineuse et joyeuse dans son évocation de la vie nomade, surprenante et surréelle dans le dialogue muet de Sibylle et du cheval Starman. Elle ressemble à ces paysages à couper le souffle que nous fait parcourir Mauvignier, ouvrant sans arrêt des espaces étroits comme les vallées kirghizes entre le bloc de ressentiment du fils et la terreur d'échouer de la mère. Jusqu'au bout du récit, le vent qui s'engouffre là peut bousculer ou détruire en quelques instants le frêle édifice de la confiance, comme si les heures passées et partagées n'avaient servi à rien et qu'il allait falloir tout recommencer un peu plus tard, un peu plus loin.

Continuer est une formidable histoire d'amour arrachée au(x) désert(s).

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/10/2016



Illustration de cette page : Jeunes Kirghizes jouant au kok-boru