Intrusion

I
Kirino Natsuo

Intrusion

Japon (2009) – Seuil (2011)

Titre original : イン / (In)
Traduction de Claude Martin

Suzuki Tamaki est une romancière qui fait paraître en feuilleton, dans la revue Diablo son dernier livre : Inassouvi. Elle y traite entre autres de ce qu'elle nomme la suppression dans l'amour et prend pour livre référence Innocent de Midorikawa Mikio, célèbre roman où l'auteur évoquait les violentes difficultés de la vie conjugale de son héros, notamment à cause de sa passion pour O., jeune femme mystérieuse. Qui était O. devient une quête redoutable pour Tamaki.

Avec Intrusion, Kirino Natsuo prolonge le dévoilement de la réalité des femmes nippones qui est l'âme de son œuvre. Nous sommes loin des effets gores de Out qui ont malheureusement contribué à enfermer sa production, en France, dans le genre plutôt trivial et insignifiant du thriller.

Monstrueux, déjà, était un exercice aigu, intelligent et tout à fait pertinent sur le désir et la violence qu'il génère, qui n'avait heureusement rien à voir avec ce genre. Quant au Vrai monde, le meurtre de ses parents par le garçon appelé Le Lombric n'était que le prétexte à scruter le basculement dans l'âge adulte de quatre jeunes filles, avec une noirceur et un désespoir qui faisaient écho à ceux du livre précédent.

Dans Intrusion, pas de crime, d'enquêteur, de tueurs de masse ou de corps démembrés. Vous ne trouverez même pas ce « défilé de femmes qui prend des allures de galerie grotesque et inquiétante » que tente de vous vendre bêtement la quatrième de couverture pour justifier de la présence du roman dans une collection labellisée Policiers. À la place, Kirino nous propose quatre portraits de femmes dont la vie fut changée par un homme [1], sur le mode d'un passionnant jeu de miroirs entre présent et passé, fiction et réalité, et d'un subtil chassé-croisé entre rôle du lecteur et travail de l'écrivain.

Kirino procède ici à une étourdissante et dynamique mise en abyme en emboitant trois fictions : Intrusion, celle que nous lisons et qui intervient comme méta-roman, Inassouvi qui est celle que Tamaki fait paraître dans Diablo et qui, elle-même, questionne Innocent, récit jusqu'à un certain point autobiographique de Midorikawa [2].

Romancière et lectrice, Suzuki Tamaki dispose d'un point de vue multiple sur cet Innocent qui la préoccupe tant. La quête de la réalité de O., cette maîtresse évoquée et effacée par Mikio, répond à plusieurs niveaux d'attente, le premier étant purement critique : dans quelle mesure ce très illustre récit est-il l'expression de la vie de Midorikawa ou, de façon plus étendue, comment un écrivain tisse-t-il la perception qu'il a de soi et de son existence avec celles de ses personnages ? Cette question centrale traverse tout l'espace du roman, obtenant une surprenante réponse dans les ultimes mots d'une vieille dame, qui sonnent comme une revanche et aussi une terrible leçon.

Tamaki a cependant un intérêt plus personnel qui résulte de sa liaison tumultueuse avec son éditeur, Abe Seiji, et au fait qu'Innocent lui a souvent offert des reflets, des ressemblances, des résonances, des influences lui permettant de s'identifier autant à O. – femme amoureuse et destructrice de couples – qu'à Mikio, – écrivain comme elle –, même si le côté parfois irresponsable ou infantile de ce dernier offre de nombreux points de convergence avec son amant. Dans la narration banale et triste qu'elle fait de sa romance avec Abe (il ne faut surtout pas passer à côté de cette partie extraordinairement ordinaire d'Intrusion) la romancière montre (croit pouvoir dire [3]) qu'elle a été le moteur de ce double adultère, sa force dominante, terrienne, dirigeante (elle se raconte comme ayant toujours eu une étape d'avance sur son amant), ce qu'était évidemment, mais pour d'autres raisons, Midorikawa avec celles qu'il a et qui l'ont aimé.

Deux générations au moins séparent l'écriture d'Innocent de celle d'Inassouvi et d'Intrusion. Les femmes que rencontre Tamaki dans sa quête de O. permettent à Kirino Natsuo de composer leur portrait dans le milieu littéraire, à la fois marginal et favorisé, de l'après-guerre. À quelques exceptions près, la place des femmes y est alors infime, réduites comme Motoko au rôle d'excitant sexuel, comme O. à celui de muse jetable ou, comme Chiyoko, à celui de nourrice domestique.

Alors que dans le Japon moderne, au moins chez les écrivains, les sexes s'équilibrent, l'égoïsme de Mikio fait écho à celui de Tamaki, parce que l'œuvre, pour eux, est première et excluante. L'auteur d'Innocent avait même résolu ainsi la question de la fin de l'amour en transformant, romanesquement parlant, sa bien-aimée O. en une sorte de mante dévorante (une femme renarde ?) qu'il fallait expulser, violemment et sournoisement. Tamaki n'en est pas là. Elle porte encore en elle quelque chose de Seiji et cet amour, physiquement achevé, ne le sera pas tant que subsistera en elle un sentiment ou un ressentiment.

Il y a d'autant plus urgence à trouver une réponse à cette lancinante question « quand et comment mettre vraiment fin à ce que l'on a aimé ? » que Seiji a manifestement tourné la page, réussissant à se détacher de toutes choses, de toutes ces choses en tout cas qu'ils partageaient et c'est lui, cette fois-ci, qui semble avoir une étape d'avance sur Tamaki. En rencontrant celles qui, toutes, auraient pu être O., car ayant aimé et souffert par Midorikawa, Suzuki en apprendra autant sur elle que sur l'auteur d'Innocent, laissant le temps et le cours des choses résoudre le dilemme Abe.

Comme souvent chez Kirino Natsuo, le monde d'Intrusion est exclusivement féminin. Les hommes n'y sont pas toujours une menace ou un dérangement, mais ils restent à la périphérie du récit, non sans en avoir influencé, par leur présence, les événements. On retrouve dans les portraits tracés des amantes de Mikio comme un écho des personnages des romans antérieurs, moins archétypiques qu'à l'ordinaire et servant parfaitement ce lent flux et reflux de la réalité à la fiction, du passé au présent.

L'écriture de la romancière est légère, à la limite de l'insignifiance mais elle réussit parfaitement à donner de la densité à chacune de ses figures et à les insérer ainsi dans la mécanique complexe de son interrogation sur la création littéraire, la toute-puissance des mots, pour celui qui les trace et celui qui les lit. Une réussite totale. (en librairie le 22 septembre 2011)

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/09/2011



Notes :

[1] Le motif quatre femmes, un homme est par contre récurrent. Je compte les trois femmes qui ont aimé Mikio et ont été aimées de lui, la quatrième étant Suzuki Tamaki.

[2] On pourrait même y ajouter Inattendu, le roman primé de Miura Yumi.

[3] N'oublions pas d'avoir à l'égard des affirmations ou des ressentis de Suzuki sur sa propre vie les doutes et interrogations qui sont les siens quand elle scrute celle de Midorikawa.

Illustrations de cette page :
Mise en abyme photographique – Japonaise lisant