La mémoire de l'eau

L
Ying Chen

La mémoire de l'eau

Canada (1992) – Babel (1992)

Titre original : La mémoire de l'eau
Texte original en français

Histoires de femmes et de pieds, de soumission et d'émancipation, tout au long de ces décennies qui bouleversèrent la Chine.

La mémoire de l'eau est un court roman de Ying Chen racontant la traversée du siècle par sa grand-mère Lie-Fei.

Née avant la proclamation de la République dans une famille aisée – le père est un fonctionnaire impérial d'un niveau assez élevé – la fillette avait alors sa destinée toute tracée : être soumise aux hommes (roi, supérieur, père et fils, dans ce strict ordre hiérarchique) ainsi que la tradition l'exigeait pour conjurer la “ dangerosité naturelle ” que le confucianisme reconnait aux femmes.

Depuis un millénaire, la société han avait ajouté à ces prescriptions morales une extraordinaire mutilation de la personne et de son autonomie : le bandage des pieds. Glorifiés pour leur côté esthétique et érotique par des exégètes exclusivement masculins, les pieds de lotus permettaient un encore plus grand contrôle social sur les jeunes filles et sur les femmes en les condamnant à une éternelle dépendance.

Comme on le voit bien dans La mémoire de l'eau, les déplacements devenaient rapidement très difficiles, réduisant d'autant les tâches pouvant être effectuées et les occasions de s'éloigner du gynécée. Seules les familles aisées qui pouvaient s'offrir une domesticité suffisante pour accomplir le travail devenu impossible à la maîtresse de maison pratiquaient cette mutilation, qui se transforma en un signe distinctif de leurs richesse et importance sociale [1].

Quand le dernier empereur fut déposé en 1912, Lie-Fei était âgée de cinq ans et l'opération n'avait pas été menée à son terme. Soucieux de ne prendre parti pour aucun des prétendants qui allaient s'affronter après la proclamation de la République, son père décida d'adopter une posture moyenne en toute chose. Y compris en faisant débander sa fille qui fut dès lors dotée de pieds déformés moyens, à mi-chemin entre archaïsme et modernité.

Ce fut à la fois sa chance et son malheur. Suffisamment étranges et différenciateurs pour que certains superstitieux voient en elle une source de catastrophes, assez courts pour rappeler perpétuellement sa caste d'origine, assez longs cependant pour lui permettre de voyager et échapper ainsi à une morne existence auprès de sa belle-mère, les pieds moyens de Lie-Fei l'obligèrent à se déterminer, en dehors des catégories mentales d'hier, sans pouvoir totalement épouser les idéaux modernes.

On comprend toute la tendresse de Ying Chen pour cette aïeule qui quitta l'obscurantiste famille de son mari pour une vie intellectuelle et sociale nouvelle à Shanghai, abandonnant au passage ces deux aînés. Durant la guerre civile, elle donna son appui à la pétroleuse et communiste petite-fille de sa nourrice aux longs pieds, puis accueillit avec un certain bonheur les années maoïstes, où ses talents de brodeuse importaient plus que sa mutilation [2]. Comme beaucoup, elle souffrit de la violence de la Révolution culturelle – les Gardes rouges en peine d'adversaires se rappelèrent alors l'origine féodale de ses pieds déformés –, mais sans jamais se départir d'une philosophie de la vie... équilibrée et dans la moyenne.

Cette chronique familiale rend aussi un hommage à la difficile émancipation de la femme chinoise, à travers le destin très contrasté de quatre personnages. Les pieds débandés de la grand-mère furent une condition nécessaire qui conduisit à l'ouverture sur un autre monde de son dernier fils, père de cette narratrice ayant choisi de vivre dans un pays et une culture différente, là où les élégantes se torturent désormais (volontairement ?) sur des hauts talons signés Louboutin ou Jimmy Choo.

Plus léger que le Vivre ! de Yu Hua qui parcourait la même période, constitué de courts morceaux d'Histoire semblables aux chaussons précieux portés par toutes ces malheureuses, La mémoire de l'eau, comme le reste de l'œuvre de Ying Chen, mérite l'attention.

Chroniqué par Philippe Cottet le 16/11/2013



Notes :

[1] Les femmes mandchoues, qui occupaient le haut de la hiérarchie sociale depuis 1644, n'avaient pas adopté cette coutume et étaient donc plus actives, continuant notamment à monter à cheval. L'impératrice douairière Cixi tenta vainement d'interdire la pratique du bandage des pieds.

[2] Les femmes aux pieds bandés de la bonne société étaient souvent réduites à une seule occupation : broder à l'infini les minuscules chaussures dans lesquels seraient enfermés leurs moignons. D'où les talents de Lie-Fei.

Illustrations de cette chroniques :
Un pied lotus – Chaussons brodés