Le fils de l'Homme

L
Yi Mun-yol

Le fils de l'Homme

Corée du Sud (1979) – Actes Sud (1995)

Titre original : 사람의 아들 (Saram-ui adeul)
Traduction du coréen par Ch'oe Yun et Patrick Maurus

Le cadavre poignardé d'un homme est retrouvé sur le bord de la route menant à un ermitage de montagne. Quand les enquêteurs cherchent à l'identifier, ils n'obtiennent qu'un nom, Min Yosop, et un trou temporel de huit ans durant lequel personne ne semble savoir ce qu'il était advenu de cet ancien brillant étudiant en théologie. Le sergent Nam est chargé de remonter la maigre trace de ces années pouvant mener au meurtrier. A Séoul, il retrouve les notes manuscrites de Min Yosop...

christ coréenLe Fils de l'Homme est un livre étonnant, une « enquête policière » tout à fait unique – dans l'œuvre de Yi comme dans le genre –, qui permet d'entrevoir la richesse d'écriture de ce très grand auteur.

Personne ne peut expliquer les évènements qui, huit ans plus tôt, détournèrent le jeune Min Yosop du magnifique avenir que tous lui prédisaient. Réduits aux apparences, son aventure galante avec une femme mariée, l'abandon du Temple, la distribution de ses biens et le départ vers nulle part semblent être l'œuvre d'un fou, d'un esprit possédé. Le sergent Nam ne possède pour suivre cet esprit que les carnets de notes qu'il laissa et qui retracent en détail la légende connue d'Ahasvérus, le Juif-errant [1]. Nam découvre, à mesure des progrès de son enquête, que le destin de Min Yosop se confond avec celui d'Ahasvérus, que chaque pan obscur dans la vie de la victime est éclairé par cette histoire que l'on fait remonter au supplice du Christ.

De quelle façon le texte passé a-t-il déterminé le présent de la victime et où se situe le rapport à la vérité ? Yi Mun-yol fonde la quête policière du sergent Nam dans l'errance théologique passée, d'Heliopolis à Babylone, de Séoul à Pusan.

Le Fils de l'Homme est un roman complexe, paradoxal et vertigineux, traitant de la condition humaine et de la liberté dans un monde sans repères, sans transcendances. Le jeune Ahasvérus quitte la Synagogue car sa raison raisonnante, aiguisée par Thedos le faux Messie, ne peut plus associer dans un même élan de foi l'image d'un Dieu de compassion et celle de Son peuple toujours malheureux et perpétuellement coupable. Adam ou Caïn (lui, le premier juif errant) n'étaient-ils pas, dans leur faute respective, les instruments de Sa volonté omnisciente ? Ahasvérus est désormais libre, certes, mais où se situe le sens dans un monde sans Lui ? Min Yosop le cherchera dans le bonheur immédiat, les bras d'une femme, l'ivresse des fêtes, puis dans l'humilité, la pauvreté et le partage tandis qu'Ahasvérus parcourra les routes du monde connu pour chercher d'autres Dieux mais humains, trop humains...

Douze années plus tard, rentré à Jérusalem sans réponses, Ahasvérus part se retirer dans le désert et y fait deux rencontres qui guideront désormais sa vie. N'est-il pas le double, l'anti, la face cachée de la dualité divine ? N'est-ce pas également yi mun-yol juif errantle cas de Cho Tongpal, face sombre de Min et qui lui permet sa lumineuse existence ? Par cinq fois, Ahasvérus demandera à Jésus de satisfaire les besoins des humbles sur cette Terre et non dans un au-delà impossible à atteindre pour la majorité d'entre-eux [2]. Puis il complotera son arrestation avec Judas et refusera le repos sur le chemin du supplice : « Continuez votre chemin. Vous êtes le Fils de Dieu. Demandez-Lui de vous reposer au pays de Dieu. Ici, c'est la terre des hommes ».

Le découragement saisit le sergent Nam quand il achève la lecture de ce dernier carnet, conclu sur le défi et l'attente indéfinie, acceptée par l'Errant face au Supplicié. L'enquêteur pensait trouver là des certitudes sur la culpabilité du jeune Cho, unique compagnon de Min Yosop durant ces dernières années. C'est alors qu'il remarque que des feuillets ont été arrachés à ce dernier carnet. Une fois retrouvés, ils livreront la vérité du meurtrier et de son acte. Le Fils de l'Homme marque alors le retour à la nécessaire transcendance de la Croix, la fin de l'oscillation des doubles mimétiques, le meurtre comme ultime fabrique de sens (et le suicide comme pour réparer cette dernière illusion). Ainsi qu'il était écrit...

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/12/2006



Notes :

[1] La légende telle qu'elle est rapportée par Yi Mun-yol s'écarte de beaucoup des formes littéraires connues, à commencer bien sûr par le choix de l'errance faite par son Ahasvérus. On consultera avec bénéfice la très intéressante étude de Gaston Paris : Le Juif errant

[2] « Pourquoi ne devient-on un homme véritablement heureux qu'à condition d'être triste, affamé, assoiffé et persécuté ? Vous êtes venu après mille ans d'attente, ne pouvez-vous pas nous donner de vrais bonheurs sans condition pénible ? Quel piètre cadeau de la part du soi-disant Dieu d'amour et de grâce ! » Yi Mun-yol, Le fils de l'homme (p. 200-201)

Illustrations de cette page : Christ coréen • Le Juif errant

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Endless Wire des Who (2006), bruyants-brillants comme à mon adolescence. Happy songs for happy people de Mogwai (2003) et Bodily functions d'Herbert (2001) beaucoup moins remuants.