Intelligence

I
Ye Mang

Intelligence

Chine (2001) – Bleu de Chine (2003)

Titre original : Dam wushi daban
Traduction du chinois par Lü Hua

Intelligence est le nom par lequel ce publicitaire – et poète à ses heures perdues – va désigner cet enfant sauvage urbain, qu'il entreprend d'éduquer, de transformer, d'amener au haut degré de sophistication du citadin chinois moderne.

Le gamin est originaire du Shaanxi, province centrale considérée comme le berceau de la civilisation chinoise, cœur politique de l'empire durant plus d'un millénaire et destination finale de la Longue Marche [1]. Enfermé dans son dialecte autant que dans sa crasse, il est incapable de communiquer avec la foule et le Poète intervient alors comme médiateur. Ye Mang montre bien l'espèce d'ivresse qui s'empare du jeune homme tandis que ses voisins admirent son savoir, le rendant d'autant plus sensible à la pression amicale et insistante de son comité de Quartier et aux commères qui l'encouragent à s'occuper de l'enfant.

Ce qui n'était pour le Poète qu'un élan provisoire de bonté va peu à peu se refermer sur lui comme un piège. Quand, au matin du second jour, après l'avoir récuré, habillé de neuf, nourri, il entreprend de relâcher Intelligence dans la nature afin de satisfaire à l'ultimatum de sa fiancée, il est déjà trop tard. L'opinion publique a amplifié son geste, les journaux relayant bientôt les publications murales pour saluer son altruisme exemplaire. On le suit, on l'épie, on le conseille, on le pousse à l'adoption, faisant en quelque sorte de lui un arroseur arrosé : celui qui, par profession, manipule la foule, voit celle-ci gouverner le moindre de ses comportements, le transformant en père à son corps défendant.

Ye Mang semble s'amuser de la façon dont le jeune homme, devenu enthousiaste par la force des choses, sacrifie sa vie quotidienne, ses économies puis ses ambitions afin de ne pas perdre la face, et comment ses efforts vont accentuer la pression sociale et les exigences changeantes de l'opinion. Le Poète a d'autant plus de mérite que l'enfant est un poison : voleur, menteur, hypocrite, goinfre, retors, Intelligence possède à six ans toute la panoplie pour survivre dans une rue hostile, mais rien de ce qui fait un être humain de la nouvelle Chine. Son “ tuteur ” s'accroche pourtant, pardonnant, récurant, torchant toujours et encore ce qu'il pense être désormais l'œuvre de sa vie.

Il faut découvrir ce beau et court roman qui a la saveur d'une fable ancienne – le Poète croit même être visité en rêve par des Immortels –, dans lequel Ye Mang continue de scruter, avec respect et discrétion, des vies ordinaires, tout en rendant compte des mutations profondes en cours. Le final d'Intelligence, violent, noir et à la morale étrange offre plusieurs voies d'interprétation du texte qui ajoutent au plaisir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 13/01/2013



Notes :

[1] C'est là que se trouve le tombeau du premier Empereur et, assez éloigné, le tertre funéraire dans lequel fut découvert il y a quarante ans, une armée de soldats d'argile étonnamment conservée.

Illustration de cette page :
Enfants des rues

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
Tango libre par Tango libre (1999 - Bis Record)