Dés de poulet façon mégère

D
Liu Xinwu

Dés de poulet façon mégère

Chine (2003) – Bleu de Chine (2007)

Titre original : 潑婦雞丁 (Po fu ji ding)
Traduit du chinois par Roger Darrobers

Vingt-quatre heures passées à la Résidence de l'Orme, dans la grande banlieue de Pékin.

Dans Dés de poulet façon mégère, Liu Xinwu délaisse le centre historique de la capitale [1] pour planter son chevalet dans la grande banlieue, là où les projets immobiliers poussant comme des champignons sont à la fois le symbole de la croissance chinoise – quand le bâtiment va, tout va – et l'expression de la recomposition de la société face à cette richesse soudaine, brutale, inégale.

Liu Xinwu crée des personnages emblématiques qui font de la Résidence de l'Orme un microcosme de la Chine nouvelle, dessinant ensuite, dans l'animation ordinaire et pittoresque de cette journée où rires, larmes, peurs, goût de vivre et désespoir se mélangent avec bonheur, les lignes de faille de cette société.

Ce qui sépare les migrants des natifs d'un lieu nous est déjà connu. Sans hukou ni permis de séjour temporaire, les premiers sont condamnés aux plus faibles salaires, à une précarité de situation, à l'absence de prise en charge sanitaire. Liu montre comment la crainte habitant ces illégaux dans leur propre pays les force à réduire leurs déplacements au minimum, sous peine d'être arrêtés par la police et renvoyés chez eux (épisode de Daluan et Tong Ni avec les deux escrocs, complété par l'histoire de Feng Tuanzhan faisant six mois de camp de rééducation pour être sorti de la zone autorisée). En définitive, les voici liés à leur emploi comme leurs ancêtres paysans à la glèbe, limitant leur horizon et leurs perspectives d'avenir. Les vrais habitants – contraints – de la Résidence, ce sont eux.

Tous ne sont pas égaux, de très subtiles distinctions s'opèrent entre ces Damnés de la Terre. Le personnel du restaurant privé – qui est un peu le cœur de ce grand ensemble – est mal mais régulièrement payé, mange à sa faim et peut mener une vie autonome en dehors de son travail. Les vigiles, employés du promoteur, obligés de s'entasser à douze célibataires dans un dortoir insalubre, attendent leurs rémunérations depuis plusieurs mois... Seuls leurs repas, contractuellement assurés, leur permettent de ne pas crever. Ce n'est pas le cas du lumpenprolétariat représenté par les ouvriers d'entretien de la résidence, ni hébergés ni nourris et, eux aussi, soumis à des retards de salaires qui vont provoquer leur rébellion : à la ville comme à la campagne, leur misère est égale et ils n'ont rien à perdre.

D'autres distinctions subtiles sont introduites par Liu Xinwu via la confrontation entre les vigiles He Kai – jeune et relativement instruit – et Feng Tuanzhan – déjà trente ans et de faible niveau scolaire. Même si ce dernier est le chef, il voit avec déplaisir l'ascension de He, devenu son adjoint en quelques semaines sous prétexte de diplôme, même modeste.

Surtout, He annonce aujourd'hui ses fiançailles avec la serveuse Xiaomei et le couple, follement amoureux, ne cache pas ses ambitions quand Feng, toujours vierge, restera sans doute seul, sans possibilités de progression, réfugié dans un passé qui n'est pas le sien et où il n'est même pas lui (histoire de la professeure Xue). Si jeunesse, instruction, enthousiasme et volonté sont les nouvelles valeurs pour réussir, peu nombreux sont les personnages de Dés de poulet façon mégère à avoir dès lors un avenir.

De l'autre côté de la barrière sociale, la classe des propriétaires est tout aussi variée. Beaucoup ont été expulsés des habitats traditionnels du vieux Pékin et ont placé dans un programme immobilier excentré leurs indemnités d'éviction. Avec des fonctionnaires, des retraités, quelques petits commerçants et artisans que l'on devine ici, ils constituent ceux que le langage officiel nomme aujourd'hui les petits prospères [2]. Frange de la population possédant peu, mais d'autant plus soucieux de le préserver, ils sont les meilleurs amis de l'ordre (scène de l'appareil photo dérobé) tout en étant désormais incapables de s'entendre pour former un front commun, du fait de leur individualisme (scène de la protestation sur le parking contre l'escroquerie des chauffages au gaz). On peut leur rattacher le chef des vigiles Feng, sabotant la solidarité autour de la pétition de Xie Chaojie afin de garantir son bol de riz et son dortoir collectif [3] et voir là le socle anti-social sur lequel va prospérer à l'avenir cette société inégalitaire.

De ces propriétaires, Liu Xinwu va faire émerger deux figures particulières. La professeure Xue, engagée dans une indéfinissable relation avec le vigile Feng, représente une Chine ancienne et cultivée, passée et dépassée, expression d'une nostalgie pour une époque révolue où l'égalité était de mise. Quant au peintre Chen, la visite de son ami galeriste expatrié à Sydney permet à Liu de brosser en quelques pages un tableau vivant de la transformation du pays et de la perception de cette dernière à l'étranger.

Reste le haut de la pyramide alimentaire que Dés de poulet sauce mégère n'ignore pas en introduisant deux types d'entrepreneurs s'étant enrichis à toute vitesse. Les premiers, Grand frère Fan et Ma Jina, sont sortis des camps de rééducation par le travail du régime maoïste (ce qui était, dixit Liu, la meilleure formation pour réussir aujourd'hui dans cette Chine mercantiliste) et sont tout simplement des escrocs ingénieux, les représentants de cette délinquance professionnelle inévitable et sur laquelle s'appuient toujours un peu les plus gros poissons.

Le portrait de Luo Lilli, présidente, entre autres, de la société d'exploitation de la Résidence de l'Orme est celui d'une femme d'affaires (anciennement) liée à un cadre important du Parti, condition sine qua non pour démarrer ses entreprises puis les faire prospérer. Elle connait tous les rouages des organisations bureaucratiques, sait quelles pattes il faut graisser pour que ses projets avancent et sur quel bouton appuyer pour faire taire un opposant. Liu la montre à la fois inflexible et fragile, implacable sans aucune compétence managériale réelle, adepte de la cavalerie entre ses sociétés, manipulant ses banquiers pour financer son train de vie dispendieux, escroc de haut vol au bout du rouleau, mais à qui l'on continuera de faire crédit tant qu'on la pensera protégée.

En seulement 150 pages d'une écriture qui n'oublie jamais d'être vivante et chaleureuse avec les plus démunis, Dés de poulet sauce mégère décrit avec beaucoup de précisions et sans un soupçon d'ennui pour le lecteur, un champ social en pleine recomposition.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/03/2013



Notes :

[1] Voir sur ce site La cendrillon du canal ainsi que Poussière et sueur (à venir)

[2] Voir l'article du Diplo En Chine, des « petits prospères » peu soucieux de démocratie

[3] Salué de belle manière par le contestataire : « Si j’étais Luo Lili, je ferais de toi le directeur de la société de gestion. »

Illustrations de cette page :
Orme – Repas de fête – Une femme d'affaires avant sa chute : Gu Kailai

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
Nosferatu de John Zorn (2011 - Tzadik) – Cedar ! de Cedar Walton (1967 - Fantasy) – Unison d'Aka Moon (2012 - Cypres)