Confession amoureuse

C
Uno Chiyo

Confession amoureuse

Japon (1935) – Denoël (1992)

Titre original : 色ざんげ (Iro zange)
Traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô

Auréolé de ses sept années passées à l'étranger, un peintre trentenaire rentre au Japon et y retrouve une femme et un fils pour lesquels il n'éprouve plus aucune affection. En attendant son divorce, il entame une ronde amoureuse éperdue.

Mariée à l'âge de treize ans à un vague cousin, Uno Chiyo avait divorcé dès les premiers succès littéraires venus. Orpheline de père, elle avait mené très jeune une existence de modan gâru (モダンガール), ces Japonaises qui, influencées dans leur mode de vie – habillement et mœurs – par l'Occident, faisaient fi des contraintes de la tradition. Yuasa Jôji, le personnage central de Confession amoureuse est directement inspiré de Tôgô Seiji, peintre avec qui elle eut une liaison entre 1930 et 1933.

Dans Confession amoureuse, Uno fait autant le portrait d'un volage, immature et vaniteux, que celui de trois jeunes femmes modernes, volontaires et éduquées, issues comme elle de la très bonne société [1]. Yuasa est sans doute un don Juan, mais dans la lecture très renouvelée qu'en fit la littérature contemporaine : un homme à la virilité indécise, perdant ses moyens devant des désirs féminins affirmés. Il reconnait leur avoir préféré jusqu'alors la tranquillité de partenaires tarifées, ce qui explique aussi le goût qu'il éprouve ici pour des jeunes filles n'ayant pas encore vingt ans [2].

Pourtant, à leur façon, toutes les trois sont impétueuses et déterminées. À commencer par Komaki Takao qui, par un harcèlement subtil, va imposer son désir au peintre. L'adolescente n'est pas belle, son opiniâtreté agace ce dernier qui déteste la condescendance qu'il pense percevoir dans les propos de cette gosse de riches. Elle se fiche que l'homme qu'elle a choisi soit marié – « c'est son affaire » – et a une façon bien à elle, violente et obstinée, de vouloir dévorer le monde.

Son physique était trop sain, son caractère trop direct pour que je puisse tomber amoureux d’elle, et d’ailleurs elle n’avait suscité en moi que bien peu d’émotion. Et puis, à vrai dire, j’étais encore attaché à mon idéal de jolie fille, et je ne la trouvais pas assez belle pour lui courir après.

Tenace, Takao va pourtant l'amener dans son lit, pour pouvoir mieux le repousser, échappant au viol par un évanouissement propice qui le fait fuir, attitude qu'elle moquera ensuite. Elle est cette coquette dont parlait René Girard dans Mensonge romantique, vérité romanesque, qui ne trouve sa vérité que dans le désir que l'autre a d'elle pour s'en détourner aussitôt obtenu. Le jeune Ataka qui succéde au peintre en fera les frais, jeté d'être tombé trop facilement dans ses rets.

Au cours de cet épisode inaugural de Confession amoureuse, Yuasa va faire la connaissance de Saijô Tsuyuko, une amie de Takao, dont il s'éprend immédiatement. L'histoire entre eux met du temps à se dessiner, comme une romance adolescente faite de serments, de rendez-vous secrets et de ce goût inimitable de l'interdit.

Yuasa est rapidement piégé dans cette affection lui demandant de sortir de son aimable routine de paroles. La famille ayant eu vent de leur relation tente de lui soustraire Tsuyuko. Un mariage arrangé, puis un exil campagnard ne font qu'augmenter l'intérêt théorique que lui porte le peintre, qui rêve plus son existence aux côtés de sa belle qu'il ne veut bien la vivre. Il appelle cela sa « totale incompétence face aux réalités de la vie ».

Leur histoire maintenant ne va être constituée que de rendez-vous manqués. Uno Chiyo décrit avec beaucoup d'intelligence tous les obstacles que s'invente, consciemment ou inconsciemment, son héros et son retour chez lui, où réside toujours une épouse dont il ne fait pas l'effort de se débarrasser. Il y reçoit la lettre de rupture de Tsuyuko :

J’ai peur de toi. Tu dis que tu ne sais pas de quoi tu es capable, mais moi je sais quel homme tu es. Tu vas tomber de plus en plus bas. Et c’est moi, sans le vouloir, qui te pousse vers le fond. Je ne sais pas pourquoi, mais plus nous cherchons à être ensemble, plus cela nous dégrade. Nous creusons notre propre fosse.

Passé son dépit initial qui lui fait bien trop rapidement reconsidérer la vérité de l'amour qu'il porte à Tsuyuko, le voici attiré lors d'une soirée par la plus effacée de ses admiratrices, une « fille qui avait l’air d’une pensionnaire d’école religieuse ».

Son intérêt pour Tomoko est cependant vague (« j'ignore à quel point cet intérêt est spontané, car c'était l'époque où j'essayais à tout prix de m'étourdir. »). C'est l'indifférence de l'adolescente (elle ne le remarque pas, à plusieurs reprises, quand il la croise) et l'existence d'un rival potentiel – un étudiant de l'université Keiô – qui vont finalement décider Yasua.

Alors que les Komaki étaient totalement absents et les Saijô hostiles, la famille de Tomoko l'accueille chaleureusement. La bonté des parents, le confort qu'ils lui promettent s'il accepte de s'occuper de leur fille poitrinaire convainquent le peintre qu'il n'a jamais cherché que cela dans l'existence, pour en avoir été privé lors de son enfance. À défaut d'amour pour celle qu'il est prêt à épouser (sans avoir encore divorcé), il se propose d'endosser le rôle du mari élégant et désinvolte :

Je n’étais pas tombé amoureux de Tomoko, j’avais été attiré par l’atmosphère chaleureuse de sa famille, et cela seul m’avait donné envie de faire avancer un pion sur l’échiquier qu’était ma vie.

Cela au moins lui permet de penser à d'autres femmes, celle de son ami Baba par exemple, ou bien Tsuyuko, revenue à Tôkyô, revenue dans sa vie, renforçant s'il en était besoin son indécision : l'amour fou ou le confort d'un foyer vide de sens et de sentiments ? Là encore, Yuasa Jôji est incapable de trancher, d'aller au bout de ses intentions. Uno Chiyo le montre volontairement partagé pour ne pas avoir à s'engager, laissant le sort, les événements, autrui en décider à sa place. En faisant cela, surtout en faisant cela, même le drame final tourne au ridicule.

C'est peut-être Matsuyo, l'épouse abandonnée présente tout au long des atermoiements de Yasua qui détient la clé de cette Confession amoureuse, portrait pathétique d'un homme en séducteur : « Ah, les hommes alors ! Je ne suis entourée que de chiffes molles ! »

Chroniqué par Philippe Cottet le 31/10/2016



Notes :

[1] Elle aurait pu faire partie de ce chassé-croisé amoureux, sauf qu'il semble que celui-ci – et sa fin dramatique – ait été antérieur à son arrivée dans la vie de Tôgô

[2] « J’étais encore très jeune quand j’avais quitté le Japon, et durant mon long séjour à l’étranger, je n’avais pas connu l’amour véritable, mais plutôt son apparence, puisque je m’étais souvent borné, dans ce domaine, à des expériences avec des professionnelles. ». Voir à ce propos L’homme couvert de femmes de Pierre Drieu la Rochelle (Gallimard, 1925). Le Saint Don Juan de Joseph Delteil (Grasset, 1961) plaide pour un don Juan objet passif du désir des femmes (« Toutes celles qui ont envie, caprice ou besoin de se payer Don Juan. »)

Illustration de cette page : Modan gâru