Noir sur blanc

N
Tanizaki Jun.ichirô

Noir sur blanc

Japon (1928) – Philippe Picquier (2018)

Titre original : 黒白 (Kokubyaku)
Roman traduit du japonais par Sekiguchi Ryoko et Patrick Honnoré

Mizuno, écrivain sur le déclin, est persuadé tenir son chef-d'œuvre avec Jusqu’au meurtre, récit d'un crime parfait dans lequel un auteur sans morale ni sentiment en assassine un autre, avec qui il n'a aucun lien. Mais pour s'être inspiré un peu trop d'une personne qu'il n'apprécie guère et pour avoir, dans la précipitation, mis plusieurs fois son vrai nom dans le manuscrit, il craint désormais qu'un ennemi invisible retourne le procédé contre lui.

On trouve beaucoup de Mizuno dans l'œuvre de Tanizaki, personnages qui construisent leur propre malheur par leurs faiblesses, leurs défauts. Noir sur blanc nous montre un écrivain imbu de lui-même et paresseux, remettant tardivement le manuscrit de Jusqu'au meurtre à son éditeur, rendant donc impossible les relectures et corrections des épreuves [1]. Parce qu'il ne possède qu'un imaginaire médiocre, il s'inspire de personnages existants pour habiter ses récits, mais, dénué d'un véritable talent fictionnel, il se révèle incapable de mettre à distance ou d'habiller différemment la réalité.

C'est d'autant plus grave ici que le crime parfait qu'il avait en tête reposait sur l'absence absolue de liens, physiques et émotionnels, entre assassiné et assassin, ainsi que la totale amoralité de ce dernier, qui le mettrait en quelque sorte au-dessus du premier et du même coup le rendrait insoupçonnable. Le fait d'avoir appelé à plusieurs reprises la victime littéraire (Kodama) par le nom de celui qui l'inspira (Kojima) et, surtout, d'y avoir mis toute la haine mesquine qu'il ressentait à l'égard de ce confrère – qui le renvoyait sans doute quelque part à sa propre médiocrité – risque de laisser croire à un public averti – connaissant l'un et l'autre – que Jusqu'au meurtre est le récit d'une envie de crime de Mizuno sur Kojima.

Qu'arriverait-il si Kojima décédait réellement ? La paranoïa de l'auteur prend dès lors le relais.

Et si Kojima était assassiné dans des circonstances exactement semblables à celles de la mort de Kodama dans son roman ? Les soupçons ne se porteraient-ils pas sur lui ? Certes, il faudrait un concours de circonstances vraiment très malheureux. Mais en fait non, pas tant que ça. Un tiers… un individu dévoré de haine envers lui, Mizuno, pourrait assassiner Kojima précisément dans le but de lui faire porter le chapeau. Pour quelqu’un qui aurait guetté dans l’ombre une occasion, c’était le moment rêvé. Le moment de faire porter la responsabilité d’un meurtre sur quelqu’un d’autre. Une chance pareille ne se présentait pas tous les jours, et c’était Mizuno qui la lui offrait en se désignant lui-même comme le coupable.

Mizuno exagère évidemment sa propre importance, mais Noir sur blanc le montre dès lors imaginant moult expédients cocasses ou dérisoires pour se sortir d'une situation qui n'émeut finalement son entourage que par l'insistance avec laquelle il tente de dissimuler la nature autobiographique de Jusqu'au meurtre. Malgré un accueil critique exécrable, il décide d'écrire une suite – nommée, après bien des hésitations, Jusqu’à ce que l’auteur de Jusqu’au meurtre meure – qui tenterait de présenter la première partie comme un roman dans le roman, ce qu'il aurait dû faire dès le départ (mais paresse et médiocrité littéraire s'en étaient mêlé). Là, il décrirait les agissements d'un mystérieux homme de l'ombre s'emparant de la première histoire pour faire accuser l'écrivain en assassinant Kojima dans les circonstances du roman.

Rien ne se passera naturellement comme prévu, Mizuno se laissant de nouveau dériver vers la facilité et surtout la jouissance de ses sens qui semble être le seul véritable but de sa vie. Il profite d'une rencontre opportune avec une jeune femme se piquant d'avoir vécu en Allemagne, coiffée à la garçonne et habillée à l'occidentale pour dilapider l'avance arrachée à son éditeur et tenter de se constituer un alibi pour la date fatidique du 25, à laquelle décède Kodama dans son roman et mourra peut-être Kojima dans la réalité. Tout en traitant des thèmes chers à Tanizaki Jun.ichiro – la sensualité, la blancheur des corps, l'exotisme occidental, la perte de soi dans l'ivresse amoureuse –, la seconde partie de Noir sur blanc réserve bon nombre de surprises au lecteur.

Si l'on peut remercier les éditions Philippe Picquier d'avoir publié ce roman, je regrette sincèrement l'absence d'un appareil critique minimal pour accompagner cette traduction. Noir sur blanc est une mise en abyme relativement complexe des thèses sur la fiction de Tanizaki telles qu'il les défendit en 1927 face à son meilleur ami Akutagawa Ryûnosuke, dans ce que qui est connu désormais comme Débat sur l'intrigue romanesque (小説の筋論争 Shôsetsu no suji ronsô) et qui fut interrompu par le suicide d'Akutagawa, le jour anniversaire de Tanizaki.

Ce dernier détestait au plus haut point l'autobiographie, qui avait pris une place prépondérante dans la fiction japonaise réinventée depuis Meiji, lui préférant la complexité des histoires, qu'il défendit lors de ce débat :

L'intérêt qu'offre l'intrigue du roman, c'est celui de sa construction, de sa structure, ce qui lui donne sa beauté architecturale. On ne saurait dire qu'il n'y a là nulle valeur artistique. Il me semble que le roman est, en littérature, le genre susceptible de la plus grande beauté structurelle (...) Ce qui manque le plus aux romans japonais, c'est cette force de structuration, ce talent pour construire, telles des figures géométriques, des intrigues enchevêtrées [2].

Cela ne l'empêchait pas, bien sûr, de nourrir son écriture de ses propres expériences, de sa philosophie jouisseuse de la vie, mais la fiction devait avoir pour limite de n'en avoir pas, de toujours aller plus loin que le réel, même au coût de la vraisemblance. Ce n'était qu'à ce prix – et Tanizaki paya souvent un lourd tribut à la censure – qu'il devenait possible de révéler la véritable nature humaine.

Parce qu'il s'agit finalement, derrière le roman criminel, d'une parodie de récit autobiographique, Noir sur blanc peut facilement être perçu comme une histoire sans histoire, qui ne fait que s'intéresser aux faits et gestes assez insignifiants d'un écrivain médiocre. Mais cette parodie est habitée de véritables traits de caractère de Tanizaki, qui met beaucoup de lui-même dans ce portrait de Mizuno (il était connu pour travailler lentement, était prodigue, considéré par la critique comme un écrivain démoniaque [3] – réputation dont se vante l'auteur de Jusqu'au meurtre – et, comme ce dernier, aimait autant chair que chère) ce qui en fait du même coup, en partie... un récit autobiographique.

C'est tout l'apport du vrai et du mensonge dans la création qui est finalement en jeu, comme va le préciser, revenu de ses illusions, Mizuno :

Moi, que la société décide de me considérer comme un être malfaisant ne me dérangerait en rien. En tout cas, je ne mens pas. Dans la vie réelle, devant mes camarades humains, je mens. Énormément. Mais à partir du moment où je prends la plume, où je suis face à l’acte de créer, je me présente tel que je suis, courageusement, entièrement nu, quels que soient les risques que je prenne à m’exposer de la sorte. De ce point de vue, je suis bien plus honnête que n’importe quel homme bon et je pense que je mérite la confiance d’autrui. Voilà où je place ma fierté d’artiste.

Passé inaperçu dans la production de l'année 1928 (début de la publication de Svastika (卍 Manji) qui va s'étirer jusqu'en 1930 et celle de Le goût des orties (蓼喰う蟲 Tade kuu mushi) qui ne sera complétée que l'année suivante [4], Noir sur blanc est une métafiction élégante, virtuose et sublime de complexité.

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/05/2018



Notes :

[1] Les romans paraissent en feuilleton dans des périodiques littéraires avec lesquels sont liés les auteurs, comme nous le voyons pour Mizuno dans Noir sur blanc, ce qui oblige à un respect total des délais de la part des écrivains.

Un auteur aussi considérable que Tanizaki publiait dans plusieurs journaux à la fois, ses nouvelles comme ses romans.

[2] in Bavardages (Jôzetsturoku) cité dans l'édition Quarto des Œuvres, mais apparemment pas dans les deux volumes beaucoup plus denses et complets de la Pléiade (qui ignore ce Kokubyaku)

[3] Sur le démonisme de Tanizaki, voir pages XXVII et XXVIII, Œuvres tome I, La Pléiade.

[4] Peut-être parce que le récit n'avait pas encore fait l'objet d'une publication en volume, en dehors du Japon, qui propose naturellement des Œuvres complètes par la maison Chûô Kôron Shinsha (1983). Une édition américaine au début de l'année 2018 In Black and White (Columbia University Press), traduite par Phyllis I. Lyons a peut être été le déclencheur de la présente version.

Illustrations : Akutagawa Ryûnosuke – Tanizaki Jun.ichirô