Le lézard noir

L
Edogawa Ranpo

Le lézard noir

Japon (1934) – Philippe Picquier (1980)

Titre original : 黒蜥蜴 (Kuro-tokage)
Traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle

Une voleuse redoutable connue sous le nom de Lézard noir affronte le détective Akechi Kogoro pour la possession d'un diamant rarissime, l'Étoile égyptienne, détenu par le joaillier Iwase. La fille de celui-ci est enlevée...

Beaucoup moins noir et tourmenté que les œuvres habituelles d'Edogawa, ce Lézard noir lorgne avec bonheur du côté de Maurice Leblanc (la voleuse faisant irrésistiblement penser, au début du livre, à un Lupin au féminin) et des grands feuilletonistes de la fin du 19ème, début du 20ème.

edogawa ranpo le lézard noirIl y a dans cette opposition entre Akechi et le Lézard, dans cette course à la victoire sur l'autre, quelque chose qui m'a rappelé Pardaillan et Fausta, surtout dans cette tension sexuelle exacerbée née de la frustration et qui poussait, tant la future et éphémère papesse que la voleuse nippone, à tenter de détruire sans le vouloir vraiment le seul homme qu'elles aimaient.

Mais Edogawa, romancier des sexualités sombres et troubles, est beaucoup plus explicite que ne l'aura jamais été Michel Zévaco. La scène initiale, qui voit cette femme libre, impudique, sexuée, dominatrice, subjuguer tout un public masculin puis mettre en esclavage sexuel le jeune Junchan est tout à fait typique de son œuvre. Le mouvement oscillant, qui alternativement emporte le détective (principe mâle d'ordre, de logique, d'anticipation, de maîtrise) et la voleuse (principe femelle, animal, émotif, instinctif), pourrait passer pour une illustration du déséquilibre perpétuel entre yang et yin. Persuadée de la mort du détective qu'elle a fait jeter à l'eau, le Lézard noir sombre dans une folie finale obscure et gothique qui ne sera apaisée que par l'ultime soumission de la voleuse à son maître et le retour à l'équilibre.

Concentré de thèmes antérieurs, Le Lézard noir est un très court roman qui joue beaucoup moins sur le registre de la cruauté et de la bestialité, telles que celles-ci apparaissent dans des romans comme La bête aveugle ou certaines nouvelles (i.e. La chenille ou La chaise humaine, astucieusement évoquée ici).

Une façon finalement légère d'entrer dans une œuvre magnifique, complexe et dérangeante.

On trouvera ici l'adaptation du roman tournée en 1968 par Fukasaku Kinji : Kuro Tokage

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/08/2010



Illustration de cette page :
Tsūtenkaku à Osaka

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Voyage initiatique de Pierre Henry (2005)