Massacre au pont de No Gun Ri

M
Park Kun-woong & Chung Eun-yong

Massacre au pont de No Gun Ri

Corée du Sud (2006) – Vertige Graphic (2007)

Titre original : Inconnu
Traduction de Keum Suk Gendry-Kim et Loïc Gendry

Dans les premiers jours de la guerre de Corée, un groupe de réfugiés qui se dirige vers Busan, le grand port du sud de la Péninsule, est arrêté par des soldats américains, qui semblent avoir comme consigne de ne plus laisser des civils traverser leurs lignes, de peur des communistes infiltrés.

La soudaineté et l'impétuosité de l'invasion ont permis aux troupes du Nord de bousculer rapidement les lignes adverses, peu défendues par des militaires du Sud pour beaucoup en permission (c'est un dimanche matin), eux-mêmes mal épaulés par une armée américaine composée de jeunes hommes n'ayant jamais connu l'épreuve du feu, totalement étrangers à ce pays dont il ne parle pas la langue et ne maîtrisent pas les usages. Séoul, à moins de 200 kilomètres de la frontière, est directement menacée.

Un flot de réfugiés commence à fuir la zone en direction de la campagne dont tous sont originaires. La Corée reste encore très rurale, traumatisée par un demi-siècle d'une très dure colonisation nippone et la séparation en deux entités antagoniques qui a suivi sa libération. Sur ce front de la guerre froide, la paranoïa va bon train et elle jouera un rôle certain dans les évènements relatés par Chung Eun-yong, qui se replie, avec son épouse et leurs deux enfants, vers le village familial.

Par la route ou, parfois, des trains rares et bondés sur les toits desquels ils s'entassent, ils réussissent à gagner Daejeon, grande ville du centre du pays à 150 km de la capitale, où le frère aîné de Eun-yong travaille comme gardien de prison.

Puis c'est le calme et l'éphémère sûreté de la maison paternelle, alors que les convois continuent de s'enfoncer plus au Sud. Tout le monde croit ou espère que la guerre se tiendra loin de là, qu'elle ne viendra pas troubler ces instants suspendus de bonheur paisible et de tendresse entre les générations.

Très vite pourtant les combats et leur fracas sont là, obligeant tout le village à partir. On dit au revoir aux animaux que l'on abandonne sans regret, tant chacun est convaincu que l'éloignement sera temporaire, que les forces du Sud et des États-Unis d'Amérique repousseront bientôt l'envahisseur et que tout rentrera dans l'ordre. Pour avoir constaté la fuite des dirigeants de son pays alors même que la radio officielle encourageait les citoyens à prendre les armes pour lutter contre les communistes, Chung Eun-yong est bien moins optimiste, mais ne peut le laisser paraître.

La débandade militaire devient rapidement évidente. Eun-yong est en péril, car le bruit court que les Nord-Coréens exécutent sans autre forme de procès les anciens policiers. Pour sauver sa peau et parce qu'il est un homme [1], il lui faut quitter sa famille, poursuivre seul vers Busan et attendre là l'arrivée des siens.

La fin du premier tiers de Massacre au pont de No Gun Ri le suit dans son périple, rendu difficile par une attitude de moins en moins conciliante des militaires. Il finit par rencontrer deux cousins qui lui expliquent que les villageois ont tous été tués « par ces salauds d'Américains ». On l'informe, peu de temps après, que sa femme est déjà à Busan [2], blessée et soignée dans un hôpital militaire. Un policier réussit à lui faire franchir le barrage filtrant interdisant l'entrée de la ville [3], et c'est ainsi que Chung, retrouvant son épouse, va apprendre la tragédie de No Gun Ri...

... Le groupe dont elle fait partie – 5 à 600 personnes, principalement des femmes, des enfants et des vieillards – commence à rencontrer des difficultés dans sa progression, alors même qu'un détachement de soldats américains les a pris en charge [4]. Avec une réelle brutalité et sans explications, la longue colonne est contrainte de s'arrêter près d'une rivière pour la nuit, tandis que le vacarme de l'artillerie se fait plus proche et que des mouvements de troupes incessants, qui semblent fuir désormais les combats, passent à côté d'eux. Le lendemain matin, les G.I.s ont abandonné les réfugiés, qui compte déjà une poignée de morts pour rien, comme ces deux gamins qui avaient fait trop de bruit en jouant.

Quelques-uns décident de rebrousser chemin. Quitte à mourir, autant que cela soit dans sa maison. Tous les autres, terrorisés par des communistes dont ils ne savent finalement rien de plus que ce que leur en a dit la propagande, continuent vers le sud. Ils finissent par croiser un barrage tenu par des soldats américains qui leur interdisent d'aller plus loin, leur font quitter la route et s'installer sur la voie ferrée en direction de No Gun Ri. Les familles s'établissent là comme elles le peuvent, les enfants recommencent leurs jeux, un avion de reconnaissance survole l'endroit, puis...

Ponctuées de témoignages à peine audibles dans leur horreur, les pages décrivant ce carnage venu du ciel sont d'une violence inouïe. Après cet incompréhensible raid aérien qui décime en partie ces villageois sans défense, les militaires montent constater les dégâts et achèvent les blessés, puis conduisent les survivants dans les deux tunnels en contrebas ; l'un laisse passer la route menant à No Gun Ri, l'autre un ruisseau. Des soldats américains embusqués vont installer des mitrailleuses à chacune des extrémités et tirer sur tout ce qui bouge, pendant trois longues journées...

Les trois-cents pages que Park Kun-woong consacre ensuite à l'impossible survie dans cet enfer sont d'une beauté effroyable, rendant compte par la puissance de leurs lavis de plus en plus sombres de la folie des hommes et du crime en train de se commettre. Les tourments infligés à ces malheureux, dans l'étouffante chaleur de l'été et la puanteur des corps qui se décomposent, avec la terreur de mourir ou d'être blessé et d'agoniser des heures durant dans la pire des souffrances auprès des leurs sont insupportables [5]. Mais c'est pour cette raison que ce livre magnifique d'humanité doit être lu.

Pour tous ceux qui périrent, sans savoir, sans comprendre, innocents.

Pour ceux qui survécurent, ensevelis sous les cadavres.

Pour cet enfant qui naquit dans ce chaos...

 

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/06/2014



Notes :

[1] Et qu'il peut perpétuer ainsi le nom, et aussi, même s'il n'est pas l'aîné, le souvenir des générations passées à travers le culte des anciens. Dans tout Massacre au pont de No Gun Ri, on verra des mères, des grand-mères, des sœurs se sacrifier pour tenter de faire vivre les garçons (on se souvient de l'émouvante séparation de Han Yongdok et de sa famille, au bord du fleuve Dædong, dans le Monsieur Han de Hwang Sok-Yong).

[2] La poche de Busan (le “périmètre” de Busan) fut la seule zone à rester sous contrôle des Sud-coréens après la rapide invasion des communistes, qui occupèrent en quelques semaines le reste du pays. C'est à partir de ce port et du Japon voisin que les forces de l'ONU, principalement américaines, vont organiser la reconquête du pays, qui les emmènera bientôt de l'autre côté, sur les rives du Yalou qui marque la frontière avec la Chine, provoquant l'entrée en guerre, aux côtés des forces de Kim Il-sung, d'éléments de l'Armée Populaire de Libération.

[3] De peur de laisser passer des soldats nord-coréens déguisés en civils, qui sera l'une des justifications au massacre commis à No Gun Ri. Il est vrai que l'armée populaire de Corée était l'héritière directe des groupes de guérilla qui avaient affronté l'occupant japonais durant le conflit sino-japonais, puis la seconde guerre mondiale et que la hantise était d'abriter l'ennemi en son sein. On retrouvera la même paranoïa durant la guerre du Viêt Nam, qui entrainera le même genre d'exactions, comme à Mỹ Lai.

[4] À une autre occasion, on voit que la traduction était effectuée par des Japonais qui ne se souciaient pas de rapporter aux soldats américains les suppliques des réfugiés et n'expliquaient en rien à ces derniers ce qui se passait. Il y a indubitablement une coloration raciste dans ce crime de guerre.

[5] Ce qui est toujours appelé pudiquement l'incident de No Gun Ri a été nié jusqu'en 1999 (tant par les Américains que par la dictature sud-coréenne), date à laquelle une équipe de l'Associated Press le révéla, gagnant l'année suivante le prix Pulitzer.

Le récit sur lequel s'est appuyé Park Kun-woong repose en partie sur le livre de Chung Eun-yong (Do you know our sorrows? paru en 1994 à Séoul, mais l'ancien policier se battait depuis le retour de la démocratie pour faire connaître le massacre) qu'il a complété, certainement avec du matériel issu des recherches de l'équipe de journalistes, puis des documents de la commission d'enquête sud-coréenne, qui ont longuement interrogé les survivants. Ceci explique le caractère parfois décousu et d'apparence contradictoire des nombreux témoignages que Park fait apparaître, avec ces visages indistincts, tout au long de son évocation.

Une commission d'enquête voulue, en 2000, par le Président William Clinton a tenté d'établir les responsabilités dans cette tuerie – qu'il n'était plus possible de nier –, ainsi que le nombre de victimes pour lequel une grande incertitude demeure.

Après la lecture du Massacre au pont de No Gun Ri, se plonger dans ces résultats semble bien macabre, d'autant qu'il est évident (voir ici le compte rendu des travaux : No Gun Ri Review Report) que l'armée amerlocaine à tout fait pour dégager la responsabilité de sa chaine de commandement. Bien obligée de reconnaître les violences meurtrières aux deux tunnels, elle les attribue à des soldats isolés, ayant mal interprété l'ordre de ne plus laisser passer les réfugiés.

Des documents déclassifiés postérieurement semblent au contraire indiquer que le commandement militaire américain avait bien donné l'ordre, à d'autres endroits, de tirer sur les réfugiés afin d'endiguer les infiltrations de l'Armée populaire de Corée : 200 cas de militaires faisant feu sur des groupes civils durant la guerre de Corée ont ainsi été recensés depuis 2008. Il s'agit très clairement de crimes de guerre, dont les gendarmes du monde amerlocains sont, hélas !, des spécialistes.

On pourra consulter également : What really happened at No Gun Ri? de Judith Greer en 2002 et l'article très complet que consacre à cette tragédie la wikipédia anglaise : No Gun Ri Massacre