La papeterie Tsubaki

L
Ogawa Ito

La papeterie Tsubaki

Japon (2016) – Philippe Picquier (2018)

Titre original : ツバキ文具店 (Tsubaki bunguten)
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako

À la suite du décès de sa grand-mère qui l'avait élevée, Amemiya Hatoko, dite Poppo, est revenue à Kamakura, qu'elle avait fui huit ans auparavant.

La papeterie Tsubaki est l'histoire d'une transmission suspendue, celle d'un métier – écrivain public – qu'exerçait Amemiya Kashiko et auquel elle avait préparé sa petite-fille durant toute son enfance.

Les souvenirs d'Hatoko oscillent toujours entre l'émerveillement quand elle reçut son premier nécessaire à écrire – avec le pinceau fabriqué à partir de ses cheveux d'enfant –, l'ennui profond qui la gagnait durant les exercices quotidiens de calligraphie, la tristesse née de l'intransigeance de l'Aînée à faire d'elle son successeur en la coupant du monde. Tout ceci explique sa révolte, les disputes violentes à l'adolescence, la fuite éperdue à Tôkyô à l'âge de l'université.

Si aujourd'hui elle reprend un peu contre son gré la papeterie, c'est pour ne pas voir disparaître le lieu. Surtout le magnifique camélia qui en garde l'entrée, auquel elle se sent liée et qui serait sinon coupé pour laisser la place à un immeuble de rapport ou à un parking.

Tout au long du récit, Ogawa Ito montre parfaitement l'ancrage de son héroïne dans les rituels shinto de son enfance, qui constituent un espace mémoriel incorruptible et est le premier pont jeté vers la grand-mère détestée. La papeterie Tsubaki est aussi cette quête de l'équilibre, si particulier au Japon, entre tradition et modernité qui n'est pas forcément dépendante de l'âge. Le personnage de Danshaku, ami de la défunte Kashiko, représente les manières anciennes et un point de vue quelque peu acerbe sur le monde actuel, mais la voisine de Poppo, madame Barbara – qui pourrait être sa grand-mère et joue finalement ce rôle, avec la gentillesse indulgente que ne possédait pas l'Aïeule –, est résolument moderne, soucieuse avant tout de son plaisir [1]. Les deux agissent comme des points de repère, ou des garde-fous, à cette renaissance d'Hatoko.

La papeterie Tsubaki de nouveau ouverte, des personnes vont commencer à faire appel à elle. Chacune vient avec un problème particulier d'écriture qui nous permet d'appréhender un métier bien différent de celui que nous connaissons en Occident. Telle vieille dame désire manifester son empathie pour un défunt, ce chef d'entreprise souhaite annoncer au cercle de leurs amis le divorce d'avec sa femme en les remerciant de les avoir accompagnés durant leurs années de bonheur, cet homme veut faire savoir à un amour d'enfance qu'il est toujours en vie et heureux pour elle, celle-ci a une calligraphie horrible qui est sujette à moquerie et rejet, etc. [2]

Au Japon, le recours à un médiateur pour « tout ce qui est difficile à dire en face » semble donc fréquent. Kashiko était appréciée tant pour ses compétences de composition ou ses qualités calligraphiques (adoptant s'il le fallait une écriture masculine) que pour sa capacité à s'effacer derrière le message pour devenir l'autre. Ogawa nous montre les difficultés rencontrées par Hatoko pour parvenir à la neutralité nécessaire, ce vide [3] permettant d'endosser ensuite la personnalité des uns et des autres afin que le texte soit le plus sincère possible [4].

Cette sincérité passe aussi par l'adoption d'un signifiant adapté : la qualité du papier, la direction horizontale ou verticale de l'écriture, le format de l'enveloppe, le médium utilisé – pinceau, stylo, porte-plume –, la charge en encre, même le timbre et l'endroit où sera oblitéré l'envoi... Tout cela fait sens.

La papeterie Tsubaki, et c'est sans doute le côté qui m'a le plus touché dans le roman d'Ogawa Ito, est une magnifique déclaration d'amour à l'écrit. Pas celui ordinaire, utilitaire et univoque que nous pratiquons tous à grande échelle depuis l'avènement de l'internet et des réseaux sociaux, mais celui du mot choisi, de la phrase retournée et polie mille fois avant d'être couchée, qui indique l'attention que nous portons au(x) destinataire(s) plutôt qu'à nous-mêmes.

La réconciliation avec l'Aïeule viendra à la fin de cette période d'apprentissage, qu'Hatoko aura vécu à la fois seule face à son pinceau et entourée d'amis lui rappelant qu'au-delà cet océan où flottent kanji, hiragana et katakana, il existait un port d'attache où elle était aimée et attendue.

La papeterie Tsubaki a fait l'objet d'une adaptation très réussie en un drama de huit épisodes pour la télévision publique NHK. Tsubaki Bunguten: Kamakura Daishoya Monogatari (ツバキ文具店~鎌倉代書屋物語~) a été diffusé entre avril et juin 2017, avec Take Mikako dans le rôle d'Hatoko et Baisho Mitsuko dans celui de l'Aïeule. Resté très proche du roman, le drama est seulement moins introspectif que l'œuvre originale, mais cela ne nuit jamais à la qualité du récit.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/01/2019



Illustrations de cette page : Tirées de la série de la NHK : Baisho Mitsuko dans le rôle de l'Aïeule et Yoshizawa Ririka dans celui d'Hatoko enfant – Tabe Mikako dans celui d'Hatoko

Notes :

[1] Dans le drama de la NHK, Danshaku est vêtu de façon traditionnelle, geta aux pieds, alors que madame Barbara est une coquette à la manière occidentale. L'habillement d'Hatoko est très libre et moderne durant la journée, mais dès qu'elle commence à écrire sa préparation et son habillement deviennent antiquement martiaux (kimono faisant penser aux tenues de kendo, cheveux noués, etc.), transfigurant le pinceau en sabre.

[2] La culture nippone a aussi conservé bon nombre de situations dans lesquelles la convenance oblige à passer par un écrit personnalisé – même s'il est né du pinceau d'un tiers comme l'écrivain public, car cela montre l'intérêt que l'émetteur vous porte – plutôt qu'un produit manufacturé ou un bête courrier électronique sans âme.

[3] « Tu n'écris pas avec ton âme, tu écris avec ton corps » disait l'Aïeule.

[4] C'est le cas avec l'hôtesse de l'air dysgraphique voulant écrire à une belle-mère qui la méprise du fait de son écriture. Cette dernière retrouve finalement, derrière les kanji tracés par une autre, l'authenticité de sa belle-fille qu'elle s'était refusée à voir à cause de ses piètres qualités de calligraphe.