La vigne des morts sur le col des dieux décharnés

L
Nosaka Akiyuki

La vigne des morts sur le col des dieux décharnés

Japon (1967) – Philippe Picquier (2003)

Titre original : 骨餓身峠死人葛 (Honegami Tōge hotoke kazura)
Traduit du japonais par Caroline Atlan

La vigne des morts sur le col des dieux décharnés : Une mine abandonnée dans le Kyûshû révèle son histoire tragique à l'occasion de travaux d'aménagement. La petite marchande d'allumettes : Variation toute personnelle de Nosaka du conte d'Andersen Den Lille Pige Med Svovlstikkerne

À Caroline Broué qui – s'étonnant de ne pas trouver dans La vigne des morts sur le col des dieux décharnés, la dérision qui avait fait le succès des Pornographes ou des Embaumeurs – lui demandait ce qu'il avait cherché à dire dans cette longue et morbide nouvelle, Nosaka Akiyuki répondit très cyniquement qu'il l'avait écrite dans le seul but de gagner beaucoup d'argent, pour boire et se payer des femmes, sans se préoccuper d'autre chose [1].

Il prolongeait son propos en se plaignant de cette manie qu'ont les critiques littéraires de disséquer les textes et de vouloir y trouver des intentions, cachées ou non, de l'auteur. Pour Nosaka, « le roman doit (seulement) faire scandale, sinon ce n'est pas un roman ».

La vigne des morts sur le col des dieux décharnés est construite sur une analepse qui décrit comment un lieu perdu dans les montagnes de Kyûshû devint une mine de charbon prospère après son attribution à Kazura Sakuzô, en l'an 3 de Taishô (1915). Après le succès des Pornographes, Nosaka avait soudainement disparu, s'engageant comme mineur, dans l'un de ces mouvements de balancier qu'il pratiqua durant toute son existence. Sans être barbante de ce point de vue, la nouvelle est parfaitement documentée sur les techniques d'extraction et sur la vie des hommes et femmes qui vinrent peu à peu s'agréger en un hameau, partageant leur misère et leurs croyances.

Les mineurs sont tous des réprouvés, des criminels, pour beaucoup sans doute des burakumin (部落民), ces intouchables à la mode nippone. Ce qu'ils trouvent dans la mine Kazura, c'est une version terrestre de l'enfer, où ils roulent des bennes de trois cents kilos sur des pentes à 18 degrés, où l'étroitesse des couloirs les oblige au transport de charges de plus de cent kilos sur des palanches, corps cassé en deux. Certains ne feront que passer, grappillant quelques yens pour s'acheter une femme ou pour se saouler.

Lors de la crise économique Showâ [2] des ouvriers d'usine au chômage vinrent les rejoindre :

Les poumons envahis par le poussier qu’ils respiraient en permanence, ils s’effondraient d’un coup au beau milieu d’une galerie, enterrés vivants sous leur charge, et quand on venait les relever, ces tout jeunes hommes étaient souvent déjà morts, étouffés par leurs caillots de sang. Le charbon couvert d’une marée sanglante était ramassé cependant et emporté dans les hottes, tandis que le cadavre restait abandonné sur place jusqu’au soir.

Durant la guerre, des Coréens, puis des prisonniers la plupart Australiens, échoueront dans les galeries où le travail devint de plus en plus risqué.

La vie dans le hameau, cabanes sans toits où grouille la vermine, est misérable et il y a longtemps que Kazura Sakuzô, désormais riche, ne vient plus que pour discuter avec ses porions. Il est toujours accompagné de Takao, sa fille, qui a seize ans au début de l'ère Showâ.

Celle-ci est fascinée par une étrange plante grimpante aux sublimes fleurs blanches, qui ne pousse que dans le cimetière où elle s'enroule autour de la planche portant le nom du défunt. Malgré l'interdiction de son père qui voit là mauvais présage, elle convainc son frère aîné Setsuo d'en rapporter un pied pour la jardin de leur maison, en ville. Mais la plante ne s'acclimate pas et Setsuo en apprend la raison de la bouche d'un vieillard du hameau :

« Cette fleur se nourrit du sang des morts, elle ne peut pas pousser sur un terrain ordinaire. À preuve, après qu’un cadavre a été mis en terre, les sarments de vigne poussent autour de la nouvelle pancarte funéraire, et y trouvent leur subsistance. Il vaut mieux arrêter, ça ne peut plaire ni aux dieux ni aux bouddhas, une plante qui fleurit en se nourrissant de la chair des morts. Tu auras des remords, et tu risques d’être puni par le ciel. »

Les deux adolescents transgresseront cet interdit et avec lui tous les autres. À partir de cet instant, La vigne des morts sur le col des dieux décharnés glisse dans un enfer différent, qui bouscule toutes les limites de la décence en mêlant étroitement l'érotisme et la mort. La terrifiante déchéance de l'humain dans l'effondrement, païen et barbare, de cette communauté est d'une force et d'une noirceur sublime. Un texte incontournable et inoubliable.

L'édition Picquier a joint à La vigne des morts sur le col des dieux décharnés une nouvelle plus courte, variation toute personnelle de Nosaka sur le thème de la petite marchande d'allumettes. Il y décrit le destin d'Oyasu, violée enfant par l'amant de sa mère. Elle a projeté dans celui-ci, et dans son beau-père à qui sa mère l'offrit pour ne pas être répudiée, l'image du père qu'elle n'a jamais connu. Elle recherchera ce dernier en s'unissant à tous les hommes âgés qu'elle pourra rencontrer. Simple d'esprit, à la manière de l'apprentie actrice dans Les pornographes, Oyazu va voir son besoin de tendresse paternelle exploité par tous les maquereaux du pays, jusqu'à cette déchéance ultime à laquelle nous assistons. C'est un beau texte, très puissant, mais qui souffre de sa proximité d'avec La vigne des morts...

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/02/2018



Notes :

[1] Surpris par la nuit – Nosaka, l'indomptable, émission de France Culture enregistrée en 2001

[2] La crise économique qui démarra en l'an 2 de Showa (1927) est d'abord une crise financière qui anticipe la Grande dépression de 1929. Elle mena à la faillite grand nombre de petites banques et d'entreprises et eut surtout pour conséquence de renforcer le pouvoir des zaibatsu (財閥) sur l'économie et la finance, ces entreprises composant le complexe militaro-industriel qui allait mener à la guerre d'agression Showâ.