1969

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Murakami Ryû

1969

Japon (1987) – Philippe Picquier (1995)

Titre original : 69 (Shikusuti nain)
Traduction du japonais de Jean-Christian Bouvier

Murakami Ryû revient sur l'année de ses dix-sept ans, dans une ville moyenne du Kyûshû. Les copains, les filles, le lycée, les poètes et le cinéma français, la musique, l'envie de jouer à l'artiste pour marquer sa différence.

Il serait tentant d'entrer dans le travail complexe de Mirakumi Ryû par ce récit autobiographique, aussi léger et drôle que le reste de l'œuvre est grave, sombre et angoissant.

1968 et 1969 furent deux années à la saveur particulière pour la jeunesse du monde entier, remettant en cause, sur fond de rock n' roll, une société de l'après-guerre – capitaliste ou socialiste – dans laquelle elle ne se reconnaissait pas.

Le mois de mai des étudiants japonais dura longtemps, notamment porté par une contestation contre la guerre du Viêt Nam. En vertu de l'AMPO, traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les ennemis d'hier, l'Archipel était devenu l'un des points avancés de l'impérialisme américain, les B52 décollant quotidiennement d'Okinawa pour aller bombarder les positions Viêt Cong [1]. Avec le rejet du modèle autoritaire et des perspectives moroses d'une vie normée de sararîman, les actions antiaméricaines et antiguerre faisaient donc partie de l'arsenal de la révolte de la jeunesse nippone.

On retrouve tout cela en arrière-plan de 1969, d'autant que Murakami (et son personnage Yazaki Kensuke, dit Ken) est né et a grandi à Sasebo. Ville du Kyûshû (sud-ouest du pays) comportant une importante base américaine, elle avait reçu quelques mois plus tôt la visite de l'USS Enterprise, premier porte-avions nucléaire de l'histoire alors engagé dans la guerre, à laquelle s'opposèrent violemment les membres de la Zengakuren [2]. Toutefois, depuis la répression de janvier 1969 et la normalisation dans les deux principales universités du Japon, c'est le ressac de cette contestation.

Il est clair que celle-ci n'aurait, de toute façon, pas intéressé le lycéen Murakami. Le côté collectif et la discipline qu'implique l'appartenance à un mouvement structuré ressemblent bien trop à tout ce qu'il déteste à l'époque : l'ordre, l'autorité et ses relents de militarisme impérial, l'obéissance moutonnière des êtres, élèves ou adultes. Acceptant du bout des lèvres l'appartenance au groupe musical de son lycée, mais se tenant éloigné de toutes les coteries que l'on trouve dans chaque établissement scolaire nippon, l'adolescent consacre son énergie à se différencier de ses condisciples.

Il le fait en s'appropriant ce qui pouvait, alors, passer pour révolutionnaire sans l'inconvénient du militantisme, c'est-à-dire en adhérant à des formes culturelles lui donnant à bon compte un léger parfum de subversion. Individualistes mélangeant une vision romantique de Rimbaud, l'engagement de Guevara, la contestation cinglante de la bourgeoisie de Genet avec un fond plutôt besogneux de lutte des classes et d'internationalisme prolétarien, citant Sartre et Camus ou se réclamant de la [dé]construction du langage cinématographique d'un Godard [3] , Ken et ses quelques copains rêvent d'un long happening à la façon de la Factory ou du Grateful Dead durant lequel leurs multiples et évidentes (à leurs yeux) qualités d'artistes incompris les distingueraient enfin de la masse.

Ce qui rend drôle et déconcertant 1969, est que Murakami reconnait sans complexe l'imposture de cette posture de révolte. Ken pérore sur des auteurs qu'il n'a pas lus et un cinéma dont il n'a saisi que l'écume, au milieu de gens qui font comme lui et en direction d'une majorité obéissante et policée, dans le seul but de baiser – enfin ! – et, si possible, la plus jolie fille du lycée. Le lecteur s'amuse évidemment de ce cynisme adolescent, excessif, manipulateur, auquel tout le monde se laisse prendre, à l'exception d'Adama, l'ami intime de Ken cette année-là.

Même en étant fausse, désinvolte, hypocrite, aveuglée par les hormones, cette attitude produit cependant des vérités, des leçons de vie, qui marqueront Murakami. L'expérience de la barricade dévoilera plus encore la soumission de cette immense majorité d'élèves – du premier de la classe au cancre –, à l'ordre et aux valeurs morales de cette société et le romancier questionnera ensuite sans relâche cette apathie, ce renoncement à entrevoir, vouloir, se battre pour autre chose que ce à quoi on vous dit avoir droit. C'est peu avant le très amusant happening du Festival où la vanité et la qualité des tentatives artistiques du groupe seront brocardées par Murakami qu'il met à jour, en un seul petit paragraphe, ce qui unit et ce qui sépare tous ces adolescents, ce désespoir qu'ils essaient tous de conjurer :

« Je ne me supporte plus moi-même ». C'était la réplique qu'un jeune de dix-sept ans n'a pas le droit d'exprimer à voix haute, à moins que ce soit une méthode d'approche pour séduire une fille. C'était un sentiment que nous éprouvions tous, surtout perdus dans une ville de province, sans argent, sans sexe, sans amour, sans rien. La perspective toute proche de la sélection et de la domestication ne faisait que renforcer cette répulsion naturelle. Mais il y a des choses qu'il ne faut pas dire, car elles jettent une ombre sur toute votre vie.

Depuis Bleu presque transparent (1976) jusqu'à Love & Pop (2009), c'est bien à l'expression de cette détresse de la jeunesse que s'intéressera l'œuvre complexe de Murakami, le plus insincère de la bande du Lycée Nord de Sasebo devenu, peut-être pour cela, l'une des plumes les plus corrosives et morales du Japon actuel.

Chroniqué par Philippe Cottet le 15/12/2012



Notes :

[1] L'opposition à l'alliance avec les États-Unis était née dès le guerre de Corée. Début 1968, c'est l'offensive du Têt dans le sud du Viêt Nam, destinée à permettre au Nord d'arriver en force aux négociations de Paris. Militairement, ce fut un désastre, mais cela marqua le retournement total de l'opinion publique américaine qui comprit qu'elle ne pourrait pas gagner cette guerre.

[2] La Zengakuren était le mouvement étudiant, très actif depuis la guerre de Corée. Elle était un satellite du Parti Communiste Japonais et elle se balkanisa durant la période 68-69, sous l'influence de mouvements centrifuges d'origine trotskiste et maoïste. Un autre mouvement, plus libertaire, nommé Zenkyoto regroupera un temps les comités de lutte en dehors de ses mouvances qui allaient dégoûter une partie de la jeunesse nippone (on le perçoit parfaitement dans le roman 1969) de l'action politique. Le mouvement français connut un destin assez semblable.

[3] Il fut un temps où la France et ses élites culturelles passées et présentes, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, pouvaient se retrouver au cœur d'une révolte ou d'une révolution. On chercherait cela en vain aujourd'hui.

Illustrations :
Durant les révoltes étudiantes de 1968-1969