Les retrouvailles des compagnons d'armes

L
Mo Yan

Les retrouvailles des compagnons d'armes

Chine (1992) – Seuil (2017)

Titre original : 战友重逢 (Zhanyou chongfeng)
Traduit du chinois par Noël Dutrait

Alors qu'il rejoint son village natal pour une permission, un commandant de l'Armée Populaire de Libération est arrêté par une rivière en crue. Au même moment, un homme l'interpelle du haut d'un saule.

Roman court ou longue nouvelle, Les retrouvailles des compagnons d'armes est constitué de fragments d'histoires sur cinq jeunes villageois appelés sous les drapeaux peu de temps avant que ne soit déclenchée la contre-attaque défensive contre le Viêt Nam [1]. Tous – à une exception près – rêvent alors à devenir des héros tels ceux auxquels aspire la doxa communiste. Ils en prendront l'engagement en gravant leur ambition – commandant, chef de bataillon, général – dans le tronc d'un grand saule.

Ce qu'il en advint occupe les dix-huit chapitres des Retrouvailles des compagnons d'armes, pour beaucoup centré sur le personnage de Qian Yinghao. Fort en gueule, courageux, apte à la chose militaire tout en étant rebelle à l'autorité (ce qui en faisait un suspect rêvé aux yeux des commissaires politiques), il était le seul des cinq à posséder la carrure du héros communiste. Au premier assaut mené par un officier médiocre et dès la première balle, il fut tué. C'est son fantôme qui, treize années plus tard, appelle auprès de lui Zhao Jin, le narrateur désormais commandant.

Les retrouvailles des compagnons d'armes deviennent étranges dès cet instant. Tout en haut de l'arbre, là où les branches sont si frêles qu'elles ne peuvent soutenir que des oiseaux, Zhao Jin et son vieil ami bientôt fument, parlent, pêchent et pissent dans la rivière tumultueuse en contrebas comme si de rien n'était, comme si Zhao Jin n'avait aucune conscience du fait qu'il est, lui aussi, mort [2]. Et il en sera ainsi jusqu'à la fin du récit, y compris quand un troisième compagnon viendra les rejoindre sur la fragile frontière que représente la cime du saule. « Ce monde appartient aussi bien aux vivants qu’aux morts. Les hommes qui sont morts prennent possession du monde à leur manière. »

Avec cette irruption du fantastique dans le réel, ou peut-être cette persistance du réel dans le fantastique, Mo Yan va questionner de façon subtile l'intérêt de cette guerre, la compétence de ceux qui l'ont menée, le sacrifice une nouvelle fois demandé aux paysans chinois – qui est l'un des leitmotive de son œuvre. Il répond en cela à une vague de propagande, notamment via la fiction, qui avait immédiatement suivi le conflit célébrant la « victoire » sur le Viêt Nam [3] et à laquelle il semble être l'un des rares à s'être alors opposé.

Levant un régiment-fantôme auprès les mille deux cent six morts enterrés, avec Qian Yinghao, dans le cimetière des Martyrs révolutionnaires de Masupo, il en fait un corps régi par des lois identiques au monde réel à quelques détails près, la poésie tenant lieu de ciment collectif et la parole circulant enfin, parmi ceux qui ne furent jamais écoutés.

Toutes les histoires que se racontent les compagnons d'armes rappellent que la guerre, c'est d'abord mourir loin de chez soi, des siens, rompant le lien sacré qui unit les générations. C'est ce qu'illustrent les nombreuses anecdotes que s'échangent les deux amis – leur complicité d'enfants, leur rivalité amoureuse ou leurs croyances dans les esprits locaux régnant sur les eaux – et, surtout, la très émouvante quête du père de Qian Yinghao, lui-même vétéran d'une autre guerre et invalide, partit vers la frontière du Sud pour tenter de retrouver les restes de son fils afin de les ramener au pays.

La seconde dimension est évidemment celle du sacrifice inutile. Le régiment-fantôme éclate en lamentations unanimes lorsqu'il apprend le réchauffement des liens entre les deux anciens belligérants, l'ouverture des frontières et le rétablissement de leurs relations commerciales. Les commissaires politiques tentent bien de faire diversion à coup de chants martiaux et de slogans patriotiques, expliquant que le conflit d'hier préparait forcément la paix d'aujourd'hui, le constat est parfaitement résumé dans le propos du conscrit Hua Zhongguang : Plus j’y pense, plus je trouve que je suis mort pour rien.

Après le bouleversant témoignage du soldat-fantôme Jiang Baozhu, qui pleurait sur la misère touchant sa famille – son père tuberculeux laissé sans soins, sa fille sous-alimentée – parce que l'aide du Gouvernement était trop chiche, l'introduction du personnage de Guo Jinku représente la dernière facette de la mise en perspective opérée par Mo Yan dans Les retrouvailles des compagnons d'armes. Survivant du conflit et démobilisé, il ne trouve nulle part sa place dans le monde. Titulaire d'un emploi symbolique dans son village, la société en général et l'APL l'ont abandonné à son sort, le laissant vivre dans un total dénuement matériel et moral et dans le ressentiment (la question des vétérans, commune à un grand nombre de pays ayant connu la guerre, est toujours d'actualité en Chine [4]).

On sait que Mo Yan n'est jamais directement dénonciateur, qu'il donne seulement à voir la dureté et la complexité du monde et qu'il nous laisse la responsabilité d'en tirer un enseignement. S'inspirant de certaines figures narratives antérieures [5], faisant preuve pour plusieurs histoires d'un rythme magistral dans l'écriture [6], Les retrouvailles des compagnons d'armes est, comme le reste de l'œuvre, sensible, ironique, truculent et poétique. Et ambigu, si vous le souhaitez.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/01/2018



Notes :

[1] Rapide et meurtrier conflit né de l'invasion du Kampuchéa démocratique (Cambodge), alors dominé par les Khmers rouges maoïstes, par les troupes vietnamiennes, soutenues par l'Union soviétique. Chaque camp cria victoire et il y eut entre 20 et 50 000 morts. L'Armée populaire de libération montra, à cette occasion, la médiocrité de son commandement, de ses effectifs, de ses techniques de combat et la faiblesse des moyens de renseignements à sa disposition.

[2]

Un homme dont le visage ne m’est pas inconnu, vêtu d’un uniforme de commandant, deux énormes sacs de voyage gris clair à la main, se tient debout à l’extrémité du pont. Il semble hésiter un instant, puis, après avoir retroussé le bas de son pantalon et ôté ses chaussures, il avance à tâtons en portant ses affaires. Là, il marche, d’abord de manière assez stable, mais arrivé presque au milieu il se met à tituber. L’eau qui submerge le pont heurte ses jambes en soulevant deux gerbes d’écume. À mi-chemin, c’est-à-dire au milieu de la rivière, ces deux gerbes deviennent encore plus hautes et il titube encore plus. Soudain il trébuche, penche sur le côté et tombe sous le pont, tel un gros poisson argenté sautant dans l’eau. Une masse verdâtre flotte quelques instants à la surface et finit par disparaître.

Très content, je me dis en moi-même :
– Si j’avais essayé de traverser au même moment, il me serait arrivé la même chose.

[3] Couronnes funéraires au pied de la montagne (高山下的花环 – Gaoshanxia de huahuan) de Li Cunbao, publié en 1982 qui donna lieu à une adaptation télévisée en 1984 et filmée (réalisation Xie Jin) en 1985.

[4] Voir par exemple ici : Quand les vieux soldats de Mao s'invitent chez les vacanciers.

Ces troubles sont en réalité le signe d’un brutal déclassement vécu dans les campagnes par ceux qui ont été engagés, volontairement ou non, dans les mouvements révolutionnaires. Soldats, paysans, anciens fonctionnaires des brigades de productions maoïstes, ces derniers sont le lumpenprolétariat vieillissant de la Chine d’aujourd’hui.

[5] Voir, pour ceux qui veulent aller plus loin, Mo Yan, au croisement du local et de l'universel, Actes du colloque international Paris/Aix-en-Provence, octobre 2012/septembre 2014, Le Seuil 2016

[6] Le chapitre 14, entremêlant l'enfance et l'âge adulte, la chasse aux oies et l'entrainement militaire, est quasiment liquide.

Illustration de cette page : Vétéran de l'APL – Squelette