Le maître a de plus en plus d'humour

L
Mo Yan

Le maître a de plus en plus d'humour

Chine (1999) – Seuil (2005)

Titre original : 师傅越来越幽默 (Shifu, ni yue lai yue youmo)
Traduction de Noël Dutrai

Quelle vie dans cette nouvelle Chine pour un prolétaire exemplaire, licencié un mois avant son départ en retraite ?

Employé modèle comme aimait tant les célébrer le régime maoïste, Ding Shikou a servi son entreprise et la révolution chinoise durant quarante ans. Auréolé de ce prestige et de cette fierté ouvrière qui faisaient alors sens, il a toujours échappé aux licenciements massifs qui ont accompagné, depuis le lancement des Quatre modernisations, le déclin inexorable de son usine, passée de la fabrication de machines agricoles aux canettes en fer-blanc.

Cette fois-ci, Lao Ding est englouti dans la fermeture définitive de l'entreprise par des cadres dont on comprend qu'ils ont déjà réussi ailleurs leur reconversion. Désemparé et malade, Maître Ding perd en quelques semaines le petit pécule mis de côté pour ses vieux jours. Que faire désormais pour survivre ? Les plus jeunes ont pris le train du changement économique sans se poser de questions, saisissant chaque occasion de gagner de l'argent. Mais lui ?

Le maître a de plus en plus d'humour accompagne cet homme fatigué, plein de principes et de réserves, timide et timoré, dans sa quête. Mo Yan nous décrit au passage les bouleversements qui agitent la ville, le fossé qui se creuse entre les générations, la constitution de nouvelles élites, la corruption et l'abandon des anciens repères idéologiques pour cette recherche effrénée du profit. Comme les autres ouvriers désormais vendeurs sur les marchés, manœuvres ou coursiers, Lü Xiaohu, l'ex-apprenti de Lao Ding, n'est pas très regardant pour mettre du riz dans son bol. Témoignant toutefois d'un respect tout à fait confucéen pour son vieux maître, il va l'encourager dans sa difficile reconversion à partir d'une idée simple, que le lecteur découvrira avec plaisir.

Rapidement enivré par l'argent facile, retrouvant presque une seconde jeunesse, Ding finit quand même par se poser des questions sur la légitimité, autant que sur la légalité de son nouveau commerce. Comme dans ses autres contes (par exemple ceux du recueil L'enfant de fer), c'est par l'intermédiaire d'une manifestation peut-être surnaturelle que Mo Yan introduira le doute et la crainte d'avoir mal agi chez le vieil homme.

Roman court, Le maître a de plus en plus d'humour se présente comme le portrait de cette Chine engoncée dans des principes anciens de droiture morale (renforcée par le dévouement, le sens du collectif et le rôle dirigeant définitivement perdu des plus pauvres – ouvriers et paysans – de la période maoïste), qui tente de résister encore, mais de plus en plus faiblement, à l'individualisme et au grand laissez-faire actuel.

Chroniqué par Philippe Cottet le 14/09/2013



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