Vie et passion d'un gastronome chinois

V
Lu Wenfu

Vie et passion d'un gastronome chinois

Chine (1982) – Philippe Picquier (1988)

Titre original : 美食家 (Meishijia)
Traduction d'Annie Curien et Feng Chen

Zhu Ziye, bon vivant qui ne pense qu'à manger et Gao Xiaoting, cadre communiste que ce comportement afflige, s'opposent durant les trente-cinq ans de pouvoir de Mao Zedong, illustrant la lutte entre les tendances hédonistes héritées de deux mille ans de civilisation impériale et la stricte morale égalitaire du socialisme.

Nulle part ailleurs qu'en Chine, ou alors dans notre beau pays, on a poursuivi avec autant de ferveur les saveurs de la terre pour nourrir la gourmandise des hommes. « On pourrait monter une association internationale de gastronomie, dont Zhu serait le vice-président, car si la place de président devait revenir à un Français, celle de vice-président se devait d'être occupée par un Chinois ! » fait dire Lu Wenfu à l'un des personnages de Vie et passion d'un gastronome chinois.

Du plus loin que l’on trouve évoquée leur vie quotidienne, les Chinois aiment manger. Aiment bien manger. Durant des siècles, la prééminence de leur civilisation sur les peuples barbares qui l'entouraient passait par cette sophistication culinaire, dans laquelle se dessinaient aussi les identités régionales de l’empire. Car on ne cuisine pas de la même façon à Beijing et à Guangzhou, dans le Sichuan ou le Xinjiang ouïghour, dans les cités ou les campagnes alentour, ou encore à Shanghai et sa voisine Suzhou [1].

C'est dans cette ville connue du monde entier pour la beauté de ses jardins que prend place le conflit narré par Lu Wenfu dans Vie et passion d'un gastronome chinois. Il va opposer trente-cinq années durant le gourmet Zhu Ziye à Gao Xiaoting, lycéen au début de l'histoire et bientôt cadre communiste, que la goinfrerie du premier obsède. Car Zhu est un oisif, propriétaire foncier riche des loyers qu'il encaisse et dépensant sans compter dans une seule direction, celle de son estomac, qu'il emmène chaque jour faire bombance dans les meilleurs restaurants de Suzhou.

Le jeune Gao et sa mère, vague cousine de Zhu, sont hébergés gratuitement dans les dépendances de sa demeure, en échange du ménage et de quelques menus travaux. Le train de vie culinairement dispendieux de Zhu braque définitivement le lycéen, qui rejoint les rangs de l'Armée Populaire de Libération juste le temps pour celle-ci de définitivement rejeter Jiang Jieshi et le Guomindang hors la Chine continentale (1949). Devenu cadre, le lettré petit-bourgeois Gao est nommé à Suzhou – qui plus est à la tête de l'un de ses meilleurs restaurants, lui qui déteste par-dessus tout manger – où il va pouvoir entreprendre une véritable guérilla contre la tradition gourmande de la ville, pour tenter de faire plier son adversaire.

Ce drôle de conflit plein d'embuscades et de chausses-trappes sur lequel souffle le vent changeant de l'histoire maoïste est d'abord l'illustration de ce débat bien connu en Occident depuis Épicure et Socrate : faut-il manger pour vivre ou vivre pour manger ?

Contrairement à ce que pense Gao, Zhu ne bâfre pas seulement du matin au soir, il défend aussi un style de vie hédoniste et une convivialité sociale que la modernité est en train de briser partout dans le monde et que le maoïsme va bientôt traquer avec la plus grande ferveur [2]. Zhu est un égoïste préoccupé par son estomac, mais il ne lui viendrait jamais à l'idée de manger sans une agréable compagnie, à l'exception de son bol de nouilles matinal. Le nombre d'invités, la solennité des lieux, l'ordre des plats et évidemment leur qualité, procèdent d'un savoir né de l'expérience plus que de l'étude.

À sa façon, l'obsession de Zhu est un acte de résistance à l'uniformisation ambiante, un camouflet aux idéaux révolutionnaires de stricte égalité (dans la misère) que cherche à imposer le parti en général et la vindicte toute particulière de Gao en particulier. Le roman est aussi l'illustration amusée de l'hypocrisie et de la versatilité des comportements durant toute cette période, qui prohibaient la veille et encensaient le surlendemain, en utilisant, pour se justifier, les mêmes arguments habilement détournés grâce à une savoureuse et opportuniste langue de bois.

Lu Wenfu nourrit cet excellent roman court de sa double expérience d'ancien rééduqué et d'authentique gourmet. Sous la drôlerie des situations, Vie et passion d'un gastronome chinois est à la fois un livre critique, politique, et un cri d'amour à cette nourriture qui relie, depuis toujours, les hommes de cet immense pays.

Chroniqué par Philippe Cottet le 24/11/2013



Notes :

[1] Comme le montre très bien l’excellente série documentaire Exploring China : A culinary Adventure diffusée il y a quelques mois sur la BBC. On peut en suivre les quatre volets sur youtube (par exemple, le premier)

[2] L'art culinaire dut se faire petit durant les années d'extrême famine consécutives au désastre du Grand Bond en avant (1958-1961), puis lors de la Révolution culturelle (1966-1976) qui traqua les quatre vieilleries. Un grand nombre de savoir-faire et de recettes disparurent dans cette tourmente.

Illustrations de cette chronique :
Un repas en famille à Taïwan – Méthode ancestrale de préparation du canard laqué à Beijing