Poisson à face humaine

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Liu Xinwu

Poisson à face humaine

Chine (2002) – Bleu de Chine (2004)

Titre original : 人面魚 (Ren mian yu)
Traduit du chinois par Roger Darrobers

Une riche Américaine d'origine chinoise découvre que l'homme qui conduit le taxi la menant vers l'aéroport est son premier amant, rencontré lors de la ruralisation des jeunes instruits (xiaxiang) durant la Révolution Culturelle. Le temps du trajet, toutes les contradictions et les frustrations de sa vie remontent à la surface.

L'efficacité narrative des cinquante pages de Poisson à face humaine est une chose assez stupéfiante. Même sans connaître l'histoire chinoise récente, on est saisi par la profondeur et la complexité des pensées et émotions qui assaillent l'héroïne de cette nouvelle, durant ce bref huis clos où elle se confronte à son passé, et dans lequel il est facile de voir un portrait plutôt caustique de l'évolution du pays.

Poisson à visage humain prend totalement à contrepied le lecteur habitué à la dénonciation des excès de la révolution culturelle quand, dans un mouvement de balancier qui se révèlera plus tard porteur de toute une contestation politique du maoïsme, les jeunes instruits (zhiqing), qui avaient aidé le vieux dictateur à se débarrasser de ses ennemis, seront déplacés à la campagne tandis que les ouvriers investiront l'université.

Car ce qui unit les deux êtres en route vers l'aéroport est né à cette période, sur le lit immense d'une porcherie de village, dans cette stricte égalité prolétarienne qui abolissait toutes les distances. Comme il le dit si bien à l'époque, le garçon n'a trouvé que des avantages dans cette déportation campagnarde : à manger tous les jours, un vrai lit, une vie au grand air qui contrastent avec la faim et le placard dans lequel il couche à Pékin et dont l'un des murs est commun avec les toilettes publiques du hutong où il vit [1]. « Pour vous la Révolution culturelle a été une catastrophe, mais pour ma famille ça n’a guère eu d’importance. À la campagne tu as souffert, mais revenue à la ville, finies les souffrances, à toi la belle vie !».

A-t-elle vraiment souffert, celle que l'on devine être l'une de ses “ princesses rouges ” [2], quand les seuls souvenirs qu'elle garde de cette période se résument au bonheur de cette nuit passée sur le grand kang de la porcherie, dans les bras de ce camarade brut, excitant, sensuel, à l'odeur et à la vue duquel elle s'était enivrée durant des mois ? Liu Xiwun montre d'ailleurs le malaise de la femme quand son aristocratique nouvelle famille américaine la présente presque comme la survivante d'un laogai [3] , alors qu'elle n'a en tête que la jouissance passionnée de ses étreintes avec le porcher et cette anecdote, derrière laquelle elle va désormais se dissimuler : l'histoire du Poisson à face humaine [4].

Ce n'est pas seulement la nostalgie qui s'immisce dans l'esprit de la Femme durant le trajet vers l'aéroport, mais une véritable remise en cause de ce qu'elle est devenue depuis ce souvenir. Ce qui motive son affolement est autant la mesure de la distance existant entre eux que l'indifférence totale de l'Homme, qui fait comme s'il ne la reconnaissait pas ou, pire, qui ne sait même pas ou plus qui elle est et peut clairement vivre dans cette méconnaissance.

À ce mépris, réel ou ressenti, elle en oppose d'abord un plus grand, celui de sa réussite sociale, de sa richesse, de ses diplômes américains prestigieux. Elle se plait d'ailleurs à penser que cela ne fut pas obtenu sans mal, même si accéder aux leviers de commande et tout faire pour les conserver ensuite était le “ destin ” de ceux de sa classe (c'est le sens de ce simple caillou jeté sur la voiture quand elle quitte la campagne et est déjà une autre, car la plupart des zhiqing paieront jusqu'à la fin de leurs jours l'aberrante politique du xiaxiang). Mais c'est un barrage bien faible, tant lui apparait médiocre et futile cette vie débordante d'avoirs face au souvenir de l'être (la virilité impatiente et curieuse de l'Homme, la vie qu'ils auraient pu vivre en se battant en commun pour s'imposer dans cette Chine à construire) définitivement échappé.

À l'heure où cette génération de zhiqing prend le pouvoir en Chine, loin, très loin de l'égalité prolétarienne du début des années 70, ne vous refusez pas ce Poisson à face humaine et ses cinquante pages de bovarysme, grâce auxquelles l'un des meilleurs romanciers chinois actuel évoque, de façon presque nonchalante, la situation dans son pays.

On peut retrouver cette nouvelle dans une édition Folio à deux euros, avec le roman court La Cendrillon du canal.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/11/2012



Notes :

[1] Les toilettes en Chine sont, parait-il, un voyage dans une autre dimension à elles-seules.

[2] C'est-à-dire la fille d'un hiérarque communiste choyé en principe par le régime. La façon dont sa mère vient la récupérer, dans une voiture (fabriquée en URSS) conduite par un chauffeur, en l'informant que son père avait été réhabilité indique évidemment une position sociale privilégiée. Le caillou que Liu fait rebondir malicieusement sur le pare-brise en laissant le doute sur l'intentionnalité du geste de l'un des jeunes instruits confirme, s'il en était besoin, le retour de cette différenciation sociale et ces souffrances endurées... pour rien.

[3] Les camps de rééducation par le travail, qui existent toujours en Chine. On estime que près de 50 millions de personnes sont passés par ces camps, du propriétaire foncier à l'élément droitier ou contre-révolutionnaire, de l'espion du Kuomintang à l'intellectuel dérangeant pour le régime.

[4] Dans laquelle il est possible de tout et rien trouver. Construite comme une métaphore à l'ancienne, elle permet à ses relations américaines de manifester une empathie pour quelque chose qui n'est pas Elle et qui pourrait être la Chine immuable qu'ils pensent connaître.

Illustrations de cette page :
Un hutong à Pékin – Foule de gardes rouges sur la place Tian'anmen

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
En boucle, Psychedelic Pill de Neil Young et Crazy Horse (2012 - Reprise records)