La Cendrillon du canal

L
Liu Xinwu

La Cendrillon du canal

Chine (2001) – Bleu de Chine (2003)

Titre original : 護城河邊的灰姑娘 (Hu cheng he bian de Huiguniang)
Traduit du chinois par Roger Darrobers

Caimei, jeune travailleuse migrante, perd tous ses emplois de femme de ménage à cause d'une tumeur qui lui ronge le visage. Elle n'a d'autres solutions que de la faire enlever, mais il lui en coûtera dix mille yuans, une fortune hors de sa portée.

La situation des travailleurs migrants, qui compose en grande partie le petit peuple de Beijing, est un des thèmes de prédilection des nouvelles et romans courts de Liu Xinwu. Dessinant les grands traits de la mutation affectant la capitale, son pinceau réaliste – car nous sommes bien face à un tableau vivant de la cité – y trace ensuite, avec beaucoup de chaleur et d'humanité, le destin de ces déracinés, étrangers et suspects dans leur propre pays.

La misère de ces ruraux, venus vendre à bas prix leur force de travail pour ne pas mourir sur le maigre lopin de terre qu'on les autorise à cultiver là où ils sont nés, dépend en grande partie du hukou. Instauré dans les années 50 pour contrarier tout effet migratoire vers les villes, ce passeport intérieur n'accorde des droits, notamment sociaux ou d'accès aux services publics, que dans le lieu de résidence où il a été délivré, soit presque toujours où vous avez vu le jour.

Or, la fabuleuse croissance économique chinoise se concentre essentiellement dans l'Est et le Sud-Est du pays, qui plus est dans des cités qui continuent de veiller avec rigueur sur l'attribution d'un hukou urbain. Tous ces paysans fuyant la faim et la misère se retrouvent donc là, dans l'illégalité, sans protection, sans droits, condamnés à prendre les emplois les moins qualifiés, les plus dégradants ou les plus dangereux, tout en étant moins bien payés. Le miracle chinois, c'est en grande partie cette masse corvéable, à la précarité savamment organisée, qui permet de maintenir des salaires scandaleusement bas et des conditions de vie sordides contre des profits indécents.

Liu saisit tout ceci dans La Cendrillon du canal. La galerie de personnages qu'il crée dans cet instantané d'une capitale qui se prépare à être le centre du monde [1] illustre parfaitement la société de classes qu'est de nouveau la Chine, après la parenthèse stérile (de ce point de vue) du maoïsme.

Depuis la patronne pérorant sur l'économie de marché qui congédie sa bonne malade au détour d'un repas chez McDo, jusqu'à Papi Dong qui survit en curant les douves des immondices qu'y déverse chaque jour la cité prise de folie consumériste, en passant par ce luxueux restaurant, gardé par une hôtesse à longues jambes, où même “ Madame ”, tout aisée qu'elle est, ne pourrait se risquer, Liu Xinwu montre les écarts monstrueux qui se sont creusés, en moins de trente ans, dans la société chinoise. Il parle également de l'importance de ce travail lointain pour ceux restés au village, plus pauvres que les plus pauvres citadins, et qui ne pourraient subsister sans les envois réguliers d'argent des migrants [2].

Quand vous êtes petite, disgracieuse, quasi illettrée et sans compétences, qu'une sale tumeur vous dévore le visage, vous ne pouvez compter que sur vous-même et sur les rares solidarités existantes. Celle des aussi mal lotis que vous, bien sûr, et celle de vos pays, vieille trace d'une fraternité paysanne. Encore faut-il nuancer, car la jeune Caimei a des principes et de l'orgueil – comme face à la sollicitude du Lombric –, et de l'acrimonie, par exemple à l'égard de sa payse Yindi, qui a aussi commencé femme de ménage et est maintenant choyée par ses fortunés patrons. Comme le glisse avec une grande justesse Liu Xinwu, ce qui traumatise son héroïne n'est pas le scandale d'une richesse à laquelle elle ne peut prétendre, mais celui d'une vie meilleure obtenue par celle qui fut son égale et qui la renvoie, du coup, à sa terrible médiocrité.

Le pinceau vif de Liu Xinwu fait de La Cendrillon du canal un conte sucré et amer, qui aborde, avec chaleur et affection, la misère et les espoirs de ces réprouvés trouvant, au jour le jour, la force de continuer. Alors que, déjà, d'autres descendent du train pour tenter leur chance...

On peut retrouver ce roman court dans une édition Folio à deux euros, avec la nouvelle Poisson à face humaine.

Chroniqué par Philippe Cottet le 19/11/2012



Notes :

[1] Nous sommes avant les Jeux Olympiques.

[2] La même situation finalement que les travailleurs immigrés sans papiers chez nous. Sauf que, là, tous ces migrants sont des nationaux.

Illustrations de cette page :
Celles qui réussissent, les Chinoises à longues jambes – Migrante vivant dans un local technique sous une rue commerçante de Beijing