Une vie chinoise (Livres II et III)

U
Li Kunwu

Une vie chinoise (Livres II et III)

Chine (2009) – Kana (2009)

Titre original : Une vie chinoise
Adaptation et scénario Philippe Ôtié

Après la mort de Mao Zedong et la liquidation de la bande des Quatre, Li Kunwu, toujours soldat, cherche à entrer au Parti sur les conseils de son père qui vient d'être réhabilité. À sa sortie de l'armée, il trouve un emploi de dessinateur d'actualité dans le quotidien de sa ville natale, d'où il observe les changements économiques et sociaux affectant la Chine, sous l'impulsion des réformes de Deng Xiaoping et de ses successeurs.

Livre II : Le temps du Parti


Le deuxième tome d'Une vie chinoise pourrait tout aussi bien s'appeler “ de la mort du père à la mort du père ” puisqu'il ouvre sur le deuil de tout un peuple suite au décès du Grand Timonier en septembre 1976 et se clôt sur celle du père de xiao Li, ardent propagateur des idéaux communistes.

Comme la quasi-totalité de la population chinoise, la mort de Mao laisse Li Kunwu en plein désarroi moral et politique, alors que les souvenirs de la guerre civile [1] qu'aurait pu être la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne ne sont pas apaisés. Sur les conseils de son père toujours interné dans un camp de rééducation, il place ses espérances et sa foi dans le Parti, autant pour diriger le pays que pour lui offrir un destin individuel différent. Pas facile cependant quand on est fils d'un déviationniste et petit-fils d'un propriétaire terrien de se faire accepter au sein de cette “ élite ” qui assure à ses membres avantages et prébendes.

D'autant que la situation politique nationale, qui occupe une part importante de ce Livre II, est faite de revirements et de renonciations. Qui est légitime dans cette guerre de succession qui oppose la veuve Mao [2] et ses acolytes aux caciques du Parti mis sur la touche ? En province, dans sa caserne, Li Kunwu accompagne le mouvement, notamment grâce à ses dessins, célébrant avec une ferveur identique la ligne de continuité maoïste du nouveau président Hua, puis les positions réformistes de Deng, autour duquel se sont coalisés les anciens dirigeants purgés durant la décennie passée.

Individuellement, xiao Li redouble d'efforts pour montrer qu'il est un bon communiste (conduite héroïque, délation et dévouement à la cause dans le plus grand des dénuements) afin de faire oublier sa naissance. Cela va mieux évidemment après la réhabilitation de son père qui, comme tous les cadres rééduqués, retrouve sa place (et même un peu plus) dans l'étouffant et pléthorique système bureaucratique chinois.

Li Kunwu connait son premier chagrin d'amour, entre au Parti, finit embauché au Yuann Ribao, le quotidien de Kunming et devient, par la force des choses et le décès de son père, lao Li. Une aspiration au bonheur, au bouillonnement intellectuel, à la libération des actes et des pensées marque la fin de ce deuxième livre d'Une vie chinoise, qui reste le plus difficile à suivre (pour les non-initiés) et le moins intense de cette autobiographie.

Alors que les slogans et mots d'ordre officiels continuent d'inonder le quotidien, rattraper le temps perdu semble être la seule consigne que le peuple chinois se soit donnée.

Livre III : Le temps de l'argent

Le tome III témoigne parfaitement de la ferveur consumériste et entrepreneuriale qui s'est emparée du pays, illustrée par un grand nombre d'anecdotes personnelles de l'auteur [3].

Il y a quelque chose de schizophrène dans le comportement chinois, que résume parfaitement la très belle planche de la page 175 montrant les immeubles récemment bâtis dévorant la ville ancienne recroquevillée sur ses rues étroites. En même temps qu'ils courent, avec plus ou moins de succès, après l'argent, le confort, la modernité, les Chinois renouent avec les traditions ancestrales, très fortement combattues durant la Révolution culturelle (écraser les quatre vieilleries). Qi gong (气功 [4]), rites funéraires, croyances religieuses et superstitions, antiquités vraies ou fausses participent de ce grand écart mental accéléré, alors que la propagande continue de déverser les slogans d'un monde disparu, d'une construction idéologique illusoire dont ce maelstrom serait l'évident prolongement.

Au délabrement de l'ancienne unité de travail de sa mère et à la perte des savoirs-faire ouvriers chantés par la propagande durant un demi-siècle, lao Li peut opposer l'asepsie de l'usine d'embouteillage de Shan Zhong, désormais courtisée par une multinationale suisse de l'agroalimentaire et en tirer une certaine fierté. D'autant que Shan est parti de rien, tout comme les ferrailleurs dont le dessinateur-journaliste prit un jour la défense et qui, à force de travail et d'abnégation, dirigeront bientôt une chaîne de restaurants traditionnels courus par le tout Yunnan. À lire Une vie chinoise, tous pourraient s'en sortir aussi bien, ce ne serait qu'une question de temps...

Par bien des côtés, Li Kunwu reste marqué par sa formation idéologique (le reliquat de ses années Lei Feng et son souci de toujours Servir le peuple sont plutôt sympathiques), ce qui le conduit à un optimiste totalement béat sur ce qu'a réalisé et ce que devient son pays. C'est sans doute le reproche principal que l'on peut faire à ce troisième livre, qui refuse d'envisager la violence du changement pour les plus démunis, les difficultés présentes et futures pour la plupart afin de ne proposer que cette foi aveugle en l'avenir (qu'on ne pourrait lui contester au nom des souffrances passées).

Chroniqué par Philippe Cottet le 29/05/2014



Notes :

[1] Ceci n'apparait pas dans Une vie chinoise, mais Mao n'eut aucun scrupule à faire bombarder, à l'arme lourde et au napalm, les rebelles au Parti – ouvriers et militaires unis – , durant l'année 67, à Wuzhou, dans le Guangxi voisin du Yunnan.

[2] Jiang Qing, dernière femme de Mao, fut chargée de tous les pêchés de la Terre après la mort du dirigeant pour le rôle de premier plan qu'elle occupa durant la Révolution Culturelle. Bouc émissaire commode, elle sera arrêtée un mois après la mort de son mari et jugée cinq ans plus tard. Durant son procès, elle affirma n'avoir été que le chien de Mao : « Quand il me disait de mordre, je mordais... »

Alors que Li Kunwu met ses talents de dessinateur au service de la propagande contre la Bande des Quatre, un des personnages d'Une vie chinoise s'étonne que l'on puisse vilipender du jour au lendemain celle qui était quand même « la femme du président Mao ».

[3] Son premier voyage à Paris et les petites croquis qu'il griffonne pour se faire comprendre et obtenir à manger ou, plus important, le chemin des toilettes publiques, est très amusant.

[4] Gymnastique traditionnelle (et parfois voie mystique) qui avait été interdite sous la Révolution culturelle comme pratique féodale, après avoir été encouragée par Mao au moment de la Libération, comme pratique médicale populaire chinoise opposée à la médecine bourgeoise.

Le Falun Gong (法轮功), mouvement de masse de pratique de cette discipline a d'abord été encouragé par le gouvernement durant la décennie 90, avant d'être sévèrement réprimé à partir de 1999 du fait de ses tendances à l'autonomie à l'égard du pouvoir et de la prise de conscience que son exercice pouvait amener chez ses pratiquants.

Illustrations (tirées du livre) :
Li Kunwu apprend la nouvelle de la mort de Mao – Soldat et le courrier comme seul lien – Destruction des maisons anciennes pour laisser place à la ville nouvelle