Une vie chinoise (Livre I)

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Li Kunwu

Une vie chinoise (Livre I)

Chine (2009) – Kana (2009)

Titre original : Une vie chinoise
Scénario et adaptation de Philippe Ôtié

L'histoire mouvementée de la Chine à travers celle de Li Kunwu, né trois ans avant les débuts du Grand Bond en avant.

Une vie chinoise est l'autobiographie de Li Kunwu, scénarisée par son ami Philippe Ôtié et parue en trois volumes chez Kana. Le parti pris ici est d'offrir un portrait de l'évolution du pays à travers l'existence et les souvenirs du dessinateur, de la façon la plus neutre possible. À peine aurons-nous quelques planches réflexives sur la destruction du patrimoine ancestral durant la Révolution culturelle (tome 1) ou une pensée sur l'importance du développement dans cette nouvelle Chine (tome 3), illustrée d'ailleurs du même dessin.

L'avantage est bien sûr de ne livrer que des faits, qui ne sont objectifs que dans la mesure où ce que nous produisons de discours sur notre propre histoire l'est. Le désavantage est de ne pas retrouver tout ce qui s'est passé durant ces cinquante dernières années, mais seulement ce qui a pu affecter un enfant, devenu soldat puis dessinateur d'actualités dans un journal du Yunnan, la province la plus méridionale du pays.

Le tome 3 commence d'ailleurs par quelques planches en couleurs rendant compte de la répartition du travail entre le scénariste – pour qui il serait important d'aborder la répression de Tian'anmen, puisqu'elle marque la limite que les Chinois ne doivent pas franchir – et l'illustrateur qui, vivant à 2 000 kilomètres de Pékin [1], n'a rien su de l'événement et reconnaît même que cela ne l'aurait pas concerné.

Malgré ces insuffisances, Une vie chinoise propose une vision assez complète de ces cinq décennies folles et aventureuses, durant lesquelles des centaines de millions de personnes furent ballotées entre le tout et son contraire, justifiés l'un et l'autre par une propagande omniprésente [2] qui jouait beaucoup sur la fierté et la grandeur d'un peuple sorti humilié de son contact avec l'Occident, l'effondrement de l'empire et l'effroyable guerre de conquête menée par les Japonais. C'est cette fierté qui guide encore Li Kunwu dans les dernières pages d'Une vie chinoise et lui fait oublier, omettre, censurer certains actes antérieurs sans gloire (et peut-être certains à venir, contestables à nos yeux, pour obtenir ce développement à tout prix) au nom de cette quête d'un modèle dans lequel la Chine retrouverait la place qui a toujours été la sienne depuis plusieurs millénaires : au centre de notre monde.

Le trait de Li Kunwun est assez particulier, comme je l'avais signalé dans la chronique sur Les pieds bandés. Il peut ne pas plaire forcément à un œil occidental plutôt habitué à des lignes léchées et des cases tirées au cordeau. Certaines planches sont d'une très grande beauté et toutes sont habitées de menus détails qui enrichissent l'expérience sociologique qu'est, de fait, cette lecture.

Premier livre : Le temps du père

Le premier tome d'Une vie chinoise couvre la période maoïste, depuis la Libération en 1949 jusqu’au décès du Grand Timonier en 1976, et c'est de loin le plus intéressant et le plus fort, historiquement et graphiquement parlant.

Le père, c’est bien évidemment Mao Zedong, qui domine l'espace public et privé. Des groupes, des familles, des individus rivalisent entre eux pour se montrer dignes de Lui (et du Parti) au point que le père – biologique cette fois – du jeune Kunwu, cadre communiste enthousiaste, est assez désappointé que le bambin né en 1955 ne sache pas dire Longue vie au président Mao dès l’âge de six mois, comme certains surdoués vantés par la propagande ! Les livres suivants révèleront cependant un attachement très fort du dessinateur à son père, la confusion avec Mao pouvant être retenue puisque Lao Li [3] parle comme les slogans que l'on trouve inlassablement répétés de case en case sur les affiches murales, dans les chants révolutionnaires, dans les conversations les plus anodines.

Fervent communiste pour qui le Parti à toujours raison, ce dernier justifiera les errements du Grand Bond en avant destiné à transformer, par le labeur des masses, une Chine arriérée et rurale peu productive en un pays industriel supérieur à la Grande-Bretagne et proche des États-Unis, mais surtout dépassant la désormais honnie Union Soviétique [4], dégageant d'importants excédents agricoles grâce à une collectivisation à marche forcée des terres.

Faisant de chaque Chinois un métallurgiste, pour un acier qui se révèlera d'une très grande médiocrité, engageant des millions de corvéables dans de gigantesques travaux d'infrastructures, le Parti en oubliera de produire pour nourrir les siens, trompé par des rapports statistiques mensongers émis par des cadres flagorneurs. Une vie chinoise n'occulte évidemment pas la famine terrible qui s'en est suivie, sans pour autant en attribuer à qui de droit la responsabilité (ce que continue de faire la direction chinoise, afin de ne pas ternir le bilan de Mao fixé une fois pour toute à 30% d'erreurs par Deng).

Après quelques pages sur le phénomène Lei Feng [5] et le mimétisme de masse qu'il a entrainé, nous plongeons rapidement dans la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne sans savoir qu'elle est directement la fille du Grand Bond en avant [6]. Une vie chinoise nous montre bien que le père du dessinateur commence à douter de l'omnipotence et de l'omniscience des dirigeants, mais sans vraiment nous offrir d'explications (comme le personnage n'en donna sans doute pas à son entourage).

En 1966, Li Kunwu a onze ans. Il est de ceux qui sont appelés par le pouvoir à dénoncer les déviants, les droitiers, les opportunistes, au nom de la pureté révolutionnaire. Lui et ses copains de classe le font autant par jeu que par imitation des Gardes Rouges, ce ferment de l'homme nouveau dont parle Mao . À eux les calomnies anonymes des dazibao (大字报), à eux la terreur du nombre, les incendies, les destructions...

Ahhh... Quel plaisir de se laisser ainsi aller à la folie ! Nous étions hier des millions de gouttes d'eau qui alimentions aujourd'hui un torrent tumultueux auquel rien ne résistait. Ni l'ancien, ni le puissant, ni le sacré.

L'horreur et la violence de ce saccage sont admirablement rendues, les plus fanatiques – souvent les plus médiocres – y trouvant là un exutoire commode. La réalité (les tortures morales et physiques, les “ suicides ”, les assassinats, etc.) fut cependant plus atroce encore. Lao Li évita apparemment la honte d'une autocritique publique, mais fut envoyé pour dix ans dans un camp de rééducation, à la surprise de son fils pour qui il représentait évidemment l'excellence révolutionnaire.

Alors que les ennemis de Mao ont été anéantis, le Livre I d'Une vie chinoise s'accélère. Kunwu et sa sœur sont bientôt devant le choix qui se pose à chaque jeune instruit du pays ; l'armée ou le service auprès des paysans pauvres ? Kunwu deviendra soldat, Meimei partira à la campagne, tous les deux fiers, convaincus et rigides combattants communistes. C'est là que la grande nouvelle les atteindra, celle qu'aucun Chinois ne pouvait envisager...

Livres II et III ->

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/05/2014



Notes :

[1] Kunming se trouve à 40 heures de train et 12 heures d'avion de Pékin.

[2] Cette propagande – affiches, discours, chansons, slogans dans les unités de travail – est très bien rappelée dans Une vie chinoise, permettant de voir que seul le contexte dans lequel on l'entend est susceptible de donner tel ou tel sens à des phrases souvent voisines.

[3] Lao, pour le vieux, par opposition à xiao qu'est son fils. Une vie chinoise s'intitule également De xiao Li à lao Li.

[4] La rupture sino-soviétique est légèrement antérieure au lancement du Grand Bond en avant et résulte de la croyance dans le rôle dirigeant de Mao (et du P.C.C.) suite à la mort de Staline en 1953, rôle que les Soviétiques, et en particulier Khrouchtchev, lui refusent.

[5] Travailleur modèle puis jeune soldat dévoué corps et âme au socialisme, il tint un journal intime mêlant le compte-rendu de ses bonnes actions et des citations du Président Mao. Décédé dans un accident à l'âge de 22 ans, il fut proposé comme modèle de sainteté communiste à toute la jeunesse du pays.

[6] Le Parti communiste chinois a considéré le Grand Bond en Avant comme un échec personnel de Mao et l'a mis alors sur la touche, ne lui laissant qu'un rôle honorifique. La Grande Révolution Culturelle Prolétarienne constitue, six années plus tard, la réponse du Grand Timonier qui mobilisa la jeunesse pour purger ses ennemis au sein du Politburo et du Comité permanent et reprendre le pouvoir.

Illustrations (en provenance du livre) :
Li Kunwun réfléchissant aux conséquences des destructions de la Révolution culturelle – Le père de l'illustrateur lors d'une séance d'édification des masses au début des années 50 – Humiliation publique durant la révolution culturelle – Séance d'autocritique de masse durant la révolution culturelle – Des soldats apprennent la mort de Mao

Musique écoutée durant l'écriture de cette chronique :
Chinese Rhapsody de Ge Gan-ru par le Royal Scottish Orchestra (Bis - 2005) – Earth Requiem de Guan Xia (Plasson, Orch. Symphonique National de Chine, Virgin)