Les pieds bandés

L
Li Kunwu

Les pieds bandés

Chine (2013) – Kana (2013)

Titre original : Inconnu
Traduit et adapté par An Ning

L'histoire de Chunxiu, petite fille née dans l'Ancien Monde, qui voulait que les femmes soient mutilées pour être belles.

Les pieds bandés est un peu la version illustrée de l'histoire narrée par Yi Cheng dans La mémoire de l'eau et dont j'avais fait la chronique ici-même. À travers la vie de Chunxiu, vieille femme qui fut sa nourrice avant la Révolution Culturelle, Li Kunwu raconte, dans le détail, cette pratique imposée aux femmes et dénoncée dès l'établissement de la République.

À 6 ans pourtant, Chunxiu ne voulait pas subir le sort de sa meilleure amie Arong, trop heureuse de courir avec les garçons de son village du Yunan et de grimper aux arbres. Mais les mères étaient persuadées que seuls des pieds atrophiés pouvaient attirer l'attention d'un homme et contribuer à l'élévation sociale des filles. Aussi entre commères perpétuaient-elles cette tradition et Chunxiu, malgré sa rage et sa révolte, dut se soumettre.

Devenue jeune fille, elle ne regrette rien. Ses lotus d'or sont célébrés dans toute la ville, les hommes chuchotent sur son passage, rêvant de félicités inouïes en sa compagnie [1]. Arong la presse de choisir un prétendant pour mari, mais Chunxiu est coquette, se laisse désirer... Trop longtemps... La République met désormais au ban cette pratique, comme elle oblige à couper la natte héritée des Mandchous [2]. Chunxiu, sans mari, regagne son village natal.

C'est plus vieille, alors qu'elle entre au service de sa famille (son père est un cadre du P.C.C.) que Li Kuwun rencontre Chunxiu, cette vieillerie féodale comme la nomme le chef de famille. Alors que le garçon et sa sœur sont dressés pour devenir, à coup de slogans révolutionnaires, les futurs cadres du socialisme chinois, la nounou les berce d'histoires de l'ancien temps, chevaliers des rivières et des lacs et princesses partant pour la Lune...

Avec son découpage très occidental, un trait plutôt surprenant et un grand souci du détail, Les pieds bandés est un témoignage intéressant sur ces femmes qui, coincées entre deux mondes et deux époques, furent rejetées par la nouvelle Chine, ajoutant à leurs souffrances physiques une évidente détresse morale.

Chroniqué par Philippe Cottet le 11/05/2014



Notes :

[1] L'imaginaire masculin associait à l'atrophie des pieds un surdéveloppement des organes génitaux féminins propre à satisfaire les plus blasés. Surtout, les pieds bandés étaient la partie du corps réservé au seul mari.

[2] Rappelons que le pouvoir mandchou était tout à fait opposé aux bandages des pieds, que l'impératice Ci Xi tenta même d'interdire. Les femmes mandchoues, grandes cavalières, étaient soucieuses de leur liberté de déplacement, que condamnait irrémédiablement le bandage.

Illustrations extraites du livre