La submersion du Japon

L
Komatsu Sakyô

La submersion du Japon

Japon (1973) – Philippe Picquier (2000)

Titre original : 日本沈没 (Nihon chinbotsu)
Traduction de Shibata Masumi

Une équipe de techniciens et de scientifiques se dirige vers l'endroit où se trouvait hier encore une île. Ils recueillent les témoignages de pécheurs polynésiens qui y avaient cherché refuge et qui confirment sa disparition en une nuit. L'île est toujours là, mais à deux cents mètres de profondeur.

La submersion du Japon est un court roman anticipant la disparition complète de l'Archipel du fait d'une accélération et d'une amplification des phénomènes naturels – séismes, éruptions volcaniques, raz de marée géants – qui secouent déjà le pays, situé à la confluence de trois plaques tectoniques.

Le récit de Komatsu eut un énorme succès et une adaptation cinématographique, très fidèle au roman, fut immédiatement tournée, rejoignant les grands films catastrophes des années 70 [1]. Même si l'on peut apprécier le crescendo dans lequel nous entraine l'auteur, ponctué de très belles scènes d'apocalypse comme le séisme détruisant Tôkyô ou l'éruption du Fuji, La submersion du Japon est surtout intéressante pour les questions philosophiques et politiques qu'elle aborde.

La première est celle de la crédibilité de l'annonce de la catastrophe à venir. Concevoir l'impossible comme advenant est l'un des pires problèmes qui puisse se poser à l'esprit humain. Komatsu fait assumer cette charge par le Pr Tadokoro, qui est rejeté par ses pairs pour l'excentricité de ses recherches et pour son franc-parler. L'auteur a bien compris que seul un prophète pouvait porter ce message et accepter de passer pour un imbécile si sa prédiction ne se produisait pas. Car comme le rappelait Jean-Pierre Dupuy, celui qui alerte ne doit pas dire le possible, mais que l'impossible est certain [2]. Ce que fera Tadokoro, d'abord devant les politiques et les experts scientifiques dans le premier quart du livre, puis dans la presse et à la télévision, quand le secret jusqu'alors jalousement gardé ne pourra plus être défendu. Komatsu précise bien que tout le monde pensera alors (à l'exception de ses proches dans le projet D-1 qui le savent abstinent) qu'il était ivre [3].

La seconde grande question est celle de l'action politique. Que doivent faire des gouvernants qui espéraient n'avoir à gérer qu'en bons pères de famille une nation de 120 millions de personnes ? Heureusement pour les Japonais du roman, leurs dirigeants sont particulièrement vertueux, acceptant « d'envisager le pire pour mieux faire face à l'avenir ». S'ils ordonnent le secret, ce n'est pas pour dissimuler leurs erreurs ou compromissions comme leurs épigones du monde réel, mais pour éviter, tant la panique de la population que le comportement prédateur des entreprises – que ne donnerait l'homme pour ne pas mourir ? – et des autres pays. On ne peut s'empêcher de songer à la situation née de la catastrophe de mars 2011.

Encore faut-il choisir qui ou quoi sauver, et c'est une troisième passionnante question. Des vies ? Des techniques ? Des savoirs ? Des capacités d'investissements ? La culture ? Camus disait qu'il fallait d'abord « sauver les corps », mais le projet de déplacer 120 millions de personnes dans un laps de temps qui s'étrécit paraît impossible. Komatsu envisage un certain nombre de scénarios et autant de motifs de réticence de la part des pays hôtes, certains semblant même plus préoccupés par la perte des splendides monastères, châteaux et richesses culturelles de l'Archipel (qu'on pourrait transférer sans impact social en Australie ou au Canada) que par l'accueil de millions de réfugiés.

Beaucoup feront le choix de ne pas être sauvés, car il leur paraît impensable d'être Japonais loin d'ici, hors des paysages aimés, sans la connexion vitale avec les générations passées [4]. Ce qui va disparaître, à la fin de La submersion du Japon, c'est cette façon unique de voir le monde et d'en faire intimement partie. Déjà en Suisse, au Canada ou roulant dans les plaines sibériennes, voici des hommes certes vivants, mais dépossédés de leur mémoire et de leur destin collectif.

Chroniqué par Philippe Cottet le 26/04/2014



Notes :

[1] Réalisé par Moritani Shirô en 1973. Le film est extrêmement didactique, beaucoup plus que le roman, s'agissant des phénomènes géologiques en cause. Évidemment, les effets spéciaux sont ce qu'ils étaient à l'époque, les tsunamis ne sont que des vaguelettes détruisant des maquettes, mais les enjeux sont plutôt correctement traités. Le personnage du Premier ministre, essentiel dans la décision de sauver tout ou partie du Japon, est beaucoup plus présent que dans le livre.

Un remake plutôt ridicule sera tourné en 2006 par Higuchi Shinji, plus glamour et résolument optimiste puisque l'homme viendra à bout de la nature grâce une multitude d'explosions atomiques le long de l'arc volcanique d'Izu pour empêcher l'éruption du Fujisan. Le Japon sauvé par le feu nucléaire ?

[2] Jean-Pierre Dupuy Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Seuil, 2004

[3] Scène malheureusement éliminée dans le film de 1973.

[4] Il y a un très beau poème de Richard Brautigan qui exprime bien cela :
Le Japon commence et s’achève
avec le Japon.
Personne d’autre ne connaît
l’histoire.
… Poussière japonaise
dans la Voie lactée.

Richard Brautigan – Journal japonais (Le Castor astral)

Illustrations de cette chronique :
Le mont Fuji – Tôkyô détruite (tirée du film d'Higuchi Shinji)