Out

O
Kirino Natsuo

Out

Japon (1997) – Seuil (2006)

Titre original : Out
Traduction du japonais par Ryôji Nakamura et René de Ceccatty

Une de leurs collègues ayant assassiné son mari – brutal, joueur et volage –, trois ouvrières de nuit l'aident à faire disparaître le corps, et cet acte va transformer leur vie. Après les avoir soupçonnées, la police reporte son attention sur Mitsuyoshi Sataké, propriétaire d'un tripot et d'un bordel clandestin, qui assassina sauvagement une femme dans sa jeunesse. Relâché faute de preuves mais ruiné, ce dernier ne cherche plus qu'à retrouver le où les coupables.

Comme Miso Soup de Murakamy Ryû dont il est contemporain, Out décrit comment une violence extrême va soudain structurer le monde des différents protagonistes, apportant pour certains un sens à la vie qu'ils ne cherchaient pas ou plus. Moins métaphysique que le livre de Murakami, il est tout aussi efficace et d'abord comme roman social.

Au départ, quatre femmes dont on peut douter un instant qu'elles aient pu sympathiser. Archétypiques, elles permettent à Kirino de tracer un portrait sans complaisance de la condition féminine dans son pays. Le procédé (quatre femmes et un homme, sera repris dans des romans suivants, avec la même intention de décrire cette condition féminine).

Il y a là Yoshié, La Patronne, étouffée par les charges imposées par la tradition, esclave à la fabrique, esclave à la maison d'une belle-mère grabataire et ingrate et de filles égoïstes. Puis Kuniko, dévorée par le désir, l'envie qui la transforme en une acheteuse frénétique de faux articles de luxe, endettée, déçue, toujours déçue de ne pas être une autre. Yayoi, la femme-enfant, jolie épouse naïve qui croit que tout dure toujours, la beauté et l'amour de son mari, meurtrière écervelée. Et enfin Masako, intelligente, compétente mais déjà morte d'avoir été femme dans un monde d'hommes.

Les hommes ! pratiquement des fantômes dans leur univers. Dans cette société machiste où l'on dresse les belles prostituées chinoises à devenir des femmes soumises à la mode japonaise, les hommes sont des garçonnets, des pantins, des ermites... ou des tueurs. Les sexes sont dissociés, indifférents, hostiles, comme le constate avec dépit Miyamori Kazuo, le "Brésilien", amoureux fou d'une ombre. Et les femmes sont en bas, au plus loin, dures malgré tout, survivantes...

Parce que l'homme n'existe pas, ou alors comme tourment, comme gêne, comme souvenir... il sera chose dépeçable. Surmontant rapidement leurs minces scrupules, voici trois femmes démembrant le mari mort de la quatrième dans une salle de bains ordinaire, le découpant ensuite en morceaux anonymes qu'elles iront perdre dans la ville, comme le fit autrefois la bête aveugle d'Edogawa Ranpo [1]. Connaissant maintenant mieux les quatre femmes, nous savons où et par qui leur histoire craquera, mais Kirino déploie avec talent sa toile autour d'un meilleur suspect, du moins pour la police. Laissant à ses quatre héroïnes le temps d'accomplir leur mutation, elle installe un suspense qui va aller en nous étouffant jusqu'au final.

C'est Masako qui subira la plus importante métamorphose [2]. La prise en charge du corps de Yamamoto et la gestion postérieure des difficultés et émotions de ses compagnes l'ont rappelée à la vie. Quand la vengeance de Sataké les rejoindra, elle sera tellement endurcie qu'elle brillera comme un diamant noir aux yeux du psychopathe, double de lui-même à en oublier sa vengeance. Le combat halluciné qui les oppose dans la fabrique désaffectée, sexe et mort, échange de fluides et de destin, conclut cet indicible projet amoureux où la femme égale de l'homme trouve sa place, au prix d'une monstruosité qu'il faudra taire et oublier. Inoubliable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/07/2010



Notes :

[1] D'ailleurs, à l'instar du maître, Kirino Natsuo ne compare-t-elle pas la dureté de Masako à celle d'un insecte ?

[2] Celles qui choisiront contre toutes les valeurs qui gouvernaient jusqu'alors leur vie (Yoshié, Masako) s'en sortiront provisoirement mieux que celles qui ne changeront rien à leur façon de faire (Yayoi, Kuniko).

Illustrations de cette page :
Têtes de poupées – Bento

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Elida d'Iva Bittová & Bang On a Can sur galette Cantaloupe (2005).