Monstrueux

M
Kirino Natsuo

Monstrueux

Japon (2003) – Seuil (2008)

Titre original : グロテスク〔下〕 (Gurotesuku)
Traduction depuis l'anglais de Vincent Delezoide

Polyphonie féminine à quatre voix et un tueur.

Classé, à mon sens à tort, dans la catégorie des thrillers par son éditeur français Seuil, Monstrueux est un roman intense sur l'identité, le mimétique et le désir. Je prends prétexte que meurtre a été commis pour en parler ici mais qu'on ne se méprenne pas : ni thriller, ni roman noir, ni polar, Monstrueux interroge, en même temps que la place de la femme dans le système social japonais, les souffrances à essayer d'exister dans la modernité, qui elles sont universelles.

Quatre femmes et un meurtrier, le dispositif narratif ressemble étrangement à celui de Out mais Kirino va ici entrecroiser – avec d'autres intentions – les voix de quatre anciennes élèves du lycée de K., l'un des établissements scolaires les plus renommés de la capitale. En arrière-plan pointe une critique assez acérée du système éducatif nippon – et aussi de la structure sociale hiérarchisée et hautement compétitive de l'archipel –, mais Kirino Natsuo entend ne pas faire porter sur ces conditions exogènes la totalité des affres par lesquelles vont passer ses personnages. Comme si ce système était à la fois cause et conséquence de l'obligation ressentie par ces jeunes filles de se distinguer de leur voisine.

Ce n'est pas un hasard si Monstrueux débute par la narration de celle-qui-ne-sera-jamais-nommée. Car cet impératif différenciateur, elle l'a ressenti dès son enfance comme la condition ultime de sa survie face à... sa propre sœur cadette. Yuriko est née prodigieusement belle, et cette seule qualité fait d'elle une reine, fait d'elle « un monstre » dit cette sœur anonyme pour symboliquement éloigner de sa propre personne cette possible qualification.

Seul moyen de survie donc (à l'exception de l'élimination physique tentée une nuit d'hiver) : développer son intelligence, réussir scolairement et entretenir une haine permanente. Yuriko est belle, on n'y peut rien faire, mais elle est bête, arriérée, décide l'aînée qui exclut ainsi sa cadette de son monde mais aussi père et mère, coupables d'avoir engendrer un tel monstre. L'exclusion symbolique devient réalité quand la famille doit regagner la Suisse, terre natale du père, alors que celle-dont-on-ne-saura-jamais-le-nom réussit son entrée au prestigieux lycée de K. Elle restera donc au Japon, seule avec son grand-père paternel.

Quelques mois de bonheur dans toute une vie, se souvient la narratrice, qui éprouve une réelle liberté d'être aux côtés de cet aïeul falot et sans exigences à son égard. Toutefois au lycée, où les contrastes entre classes sociales sont exacerbés et où elle n'est ni bien née, ni la plus intelligente ou la plus douée, l'aînée des filles Harata doit également survivre, c'est-à-dire ne pas être jetée dans l'indifférencié des jeunes filles pauvres, moquées et humiliées. Violemment attirée par Mitsuru, la plus douée de l'établissement à laquelle elle s'identifie, elle rejette Kazuo, lycéenne pauvre et besogneuse trop semblable, dont elle moque méchamment les efforts pour être accepter et reconnues par les filles en vue. Développant un peu plus sa haineuse carapace d'inimitié, elle réussit quelque temps à faire passer celle-ci pour une indifférence, une suffisance à l'égard de ce monde qui impressionne ses condisciples, engluées dans le mimétique des différentes coteries.

Mais le retour de Yuriko au Japon après le décès de leur mère et son entrée au lycée de K. réduit à néant toute cela. Yuriko l'imbécile, admise et devenue Reine de l'École sur sa simple beauté, annule tous les efforts de son aînée et la condamne à ce qu'elle sera toujours à quarante ans, au moment de la narration : une médiocre anonyme « qui porte désormais sur son visage toute sa malveillance » lui dira alors son ancienne condisciple Mitsuru, qui avait à l'époque vu clair et s'était détournée d'elle.

Vingt ans après l'école, le meurtre de Yuriko, puis celui de Kazue vont permettre d'interrompre cette narration pour introduire leurs points de vue et la façon dont elles-mêmes ont vécu leur propre construction identitaire.

Par les hommes et en dehors d'elle constate lucidement la belle prostituée Yuriko, devenue laide et vide sans autre perpective que de mourir de la main d'un de ses clients. Par les autres sans jamais le comprendre pour Kazue, qui calqua toute sa vie son désir sur celui d'autrui en prétendant être libre : besoin de s'élever et de se distinguer à tout prix exigé par son père, réussite intellectuelle et sociale imitée de Mitsuru, illusion de liberté entrevue chez Yuriko. Jusqu'à sa maigreur extrême qui lui fut soufflée, à l'adolescence, par l'aînée des Harata.

Ces trois chants entrecroisés auxquels viendra s'ajouter le murmure de Mitsuru et une parenthèse équivalente sur Zhang, le meurtrier, font de Monstrueux une grande réussite romanesque, éclairant chaque parcours, rectifiant les mensonges de chacune sur sa propre vie, sondant cœurs et reins pour en extirper les violences, jalousies, envies qui mènent le désir, qui mènent l'existence. Haine et confusion. Et, parfois, l'amour désintéressé qui sauve.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/04/2009



Illustrations de cette page :
Lycéenne – Employée tokyoïte

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Symphonies 3 et 4 de Jean Sibelius, Gothenburg Symphony Orchestra dirigé par Neeme Järvi, sur galette Deutsche Grammophon (2007).