Bus errant

B
Kim Jung-Hyuk

Bus errant

Corée du Sud (2008) – Decrescenzo Éditeurs (2013)

Titre original : 악기들의 도서관 (Akkideuleui doseogwan)
Traduction du coréen par Moon So-young et Lee Seung-shin

Bouclier de verre : Les derniers feux de l'enfance pour deux amis – Je n’ai toujours pas écrit les derniers mots : De l'usage détourné des modes d'emploi – Bus errant : Une femme disparaît – Piano mécanique : La perfection n'est pas là où on pense la trouver.

Comme dans La bibliothèque des instruments de musique, le précédent recueil de Kim Jung-Hyuk, les quatre récits qui composent Bus errant sont des hymnes à l'altérité, une mise en cause de la normalité, de la convenance imposée par une société ossifiée dans ses codes moraux, son souci et son goût pour l’uniforme, le connu, le maîtrisé.

Bouclier de verre donne le ton. Deux amis retardent le plus possible leur entrée dans le monde (adulte/professionnel) en exigeant d’être embauchés tous les deux ensemble sur un même poste, parce qu’ils seraient bien meilleurs alors que seuls. Ils le prouvent à leur façon, en improvisant des attractions – principalement des sketchs comiques – plutôt que de répondre aux attentes des recruteurs. La dernière en date – le démêlage conjoint de deux pelotes de laine préalablement entremêlées – ayant échoué sous le regard médusé du jury, les voici donc l’exécutant dans le métro les ramenant chez eux, mesurant ensuite la longueur du fil obtenu en le déployant sur toute la longueur de la rame.

Terroristes ou artistes ? Après un article de journal, la très policée société coréenne s’interroge. Les deux compères en profitent pour tourner en dérision cet intérêt soudain et cette méfiance du corps social, jetant là les ultimes feux d’une révolte bientôt absorbée dans le grand Tout niveleur. Drôle et désespérant.

Dans Je n’ai toujours pas écrit les derniers mots, de simples modes d’emploi d’objets du quotidien deviennent des sujets d’admiration, des refuges, des supports pour s’évader d’une routine de vie monotone et convenue, mais aussi des passages vers l’autre, qui ou quoi il soit. On apprend des paragraphes entiers que l’on déclame comme des poèmes classiques, on revisite les plus anciens pour les mettre au goût du jour, on édite une revue qui leur est consacrée, certains deviennent même de subtiles déclarations d’amour.

Une femme disparaît dans Bus errant, emportant avec elle un Grand cahier, symbole de l’histoire particulière que son fils, qui est le narrateur, entretenait avec elle. Celui-ci s'est intégré comme tout un chacun dans la société, refoulant à mesure qu'il grandissait toute originalité, toute passion, jusqu'au souvenir de ce qu'il avait été. Pour découvrir, en la recherchant, que cette mère illettrée n'avait jamais cessé de rêver, au point de se confondre avec un mythe urbain, symbole ici de cet imaginaire irréductible.

Pied-de-nez à la quête permanente de perfection qui parcourt la société coréenne, Piano mécanique raconte comment un virtuose, adulé par les foules, sûr de lui et de son talent descend de son piédestal à la simple écoute d'une musique de film écrite par Vito Genevese, un pianiste italien vivant reclus. Toute la nouvelle est une longue quête douloureuse de l'humilité, à travers laquelle le narrateur découvrira l'amitié, le sens profond de la musique et, du coup, enfin apaisé, sa propre vérité.

Chroniqué par Philippe Cottet le 06/04/2015



Illustration de cette page :
Dans le métro de Séoul

Musique ayant accompagné l'écriture de cette chronique :
My life in the bush of ghosts de Brian Eno et David Byrne (1984 - Nonesuch) – The Pearl de Brian Eno (1984 - Polygram)