Kyôto

K
Kawabata Yasunari

Kyôto

Japon (1962) – Albin Michel (1971)

Titre original : 古都 (Koto)
Traduction de Philippe Pons

Dans Kyôto, l'ancienne capitale impériale, des jumelles séparées à la naissance se retrouvent par hasard et tentent de combler la distance née de leur différence d'éducation et de vie.

Le Kyôto de Kawabata semble s'offrir d'abord comme l'histoire de ces sœurs dissociées qui se retrouvent seize ans plus tard, reprenant le motif de la gémellité utilisé tout au long de son œuvre par l'auteur. L'abandonnée Chieko, découverte et adoptée par Sata Takichirô – héritier d'une longue lignée de grossistes en tissus – et son épouse Shige, est désormais une gracieuse et cultivée jeune fille de la “ Capitale ”.

La conservée Naeko ne profita pas longtemps de ce terrible choix parental. Rapidement orpheline, recueillie par une famille paysanne, elle est une solide campagnarde, travailleuse et sensible, qui a toujours vécu dans l'absence de cette sœur. En avant-plan, Kyôto raconte leurs retrouvailles et la confusion du tisserand Hideo, qui prend Naeko pour Chieko dont il est amoureux et à laquelle il ne peut prétendre. Les convenances, la place que chacune pense occuper dans l'univers rendent difficile à combler la distance qui sépare les jumelles. Les manifestations de tendresse sont sincères et maladroites, les gestes retenus, les rencontres douloureuses et éphémères, mais les deux sœurs marcheront ensemble désormais sur le chemin dont Kawabata vient d'esquisser l'amorce. L'important n'est pourtant pas là.

Le temps de Kyôto est celui du passage des saisons. De la floraison des cerisiers aux premiers flocons de neige, la fragile Chieko nous guide à travers les fêtes et cérémonies de la ville impériale, celles auxquelles elle assiste, celles dont elle se détourne à présent, celles qui ne se tiennent plus, faute de moyens ou d'intérêt. Car la cité millénaire et capitale déchue, creuset et mémoire, fait face à la marée montante de la modernité, médiocre et mercantile.

Contrairement à ce que nous avons appris du Japon en Occident, le vrai basculement historique de la société traditionnelle vers cette modernité ne s'est pas fait sous l'ère Meiji [1], mais bien lors de la longue occupation militaire américaine après la défaite de 1945. Jusque-là, la vie économique était très largement restée rurale et artisanale, seul le complexe militaro-industriel – et ses nécessaires dépendances logistiques – s'était ouvert pour servir à l'expansion coloniale. Ce sont ces artisans, par exemple les tisserands à Kyôto, qui faisaient la richesse du pays et permettaient ces fêtes continuelles – ici au moins une par jour, nous dit Kawabata – qui entretenaient le sentiment religieux, le rapport au monde tout à fait particulier des Japonais, et dont nous trouvons trace de la splendeur dans le roman.

La description de ces processions ou de ces célébrations jusqu'à l'intime – comme le dialogue inaugural de Chieko avec le bouquet de violettes dans le vieil érable et la stèle chrétienne du jardin de ses parents –, permet à Kawabata de glorifier l'esprit et le génie du Japon, son syncrétisme culturel et religieux, la marque profonde du passé dans le présent et cette transmission en passe de s'interrompre, de se dissoudre.

Car la réorganisation économique, la dilution sociale, l'instauration de priorités et le temps rétréci, attributs majeurs de ce changement imposé par l'occupation militaire américaine et son idéologie, sont omniprésents dans Kyôto.

Élevée dans la tradition par Takichirô, mais née après la capitulation, Chieko est aussi sensible à l'esprit ancestral de la ville qu'elle est ouverte à la modernité. Comme sa meilleure amie, elle portera sans doute bientôt des nylons, réservera le port du kimono aux grandes occasions et communiera moins souvent avec les arbres, comme elle le fait ici.

Celui qui va devenir son mari a étudié les formes nouvelles du commerce. C'est un manager, pas un artisan d'art. Quand, adopté par les Sata selon la tradition, il reprendra demain leur affaire, il n'aura pas la nonchalance, le détachement, la désinvolture de Takichirô. Sans doute mettra-t-il en avant l'utilité de ses produits, son cash-flow, la rentabilité de son activité, son adaptation au goût majoritaire né de la société mondialisée et, en premier lieu, de ces Américains déjà trop présents. On voit Kyôto envahi par les articles industriels, qui se mêlent indistinctement aux pièces artisanales ancestrales – c'est cela qui se vend, il faut bien vivre mon brave monsieur –, contaminant le monde dont Sata est le survivant.

Émergeant donc de l'arrière-plan ou, peut-être, en train d'y disparaître tout à fait, Takichirô – qui est naturellement Kawabata Yasunari –, apparaît comme un esthète dilettante, uniquement préoccupé par la recherche de l'harmonie et de la beauté. Par malhonnêteté ou incompétence, le premier commis qui gère son affaire mène celle-ci à la ruine sans que cela émeuve beaucoup le vieil homme, semblable à un rocher solitaire au milieu de la tempête froide de la modernité mercantile.

C'est celle-ci qu'il rejette avant toute chose, et non la nouveauté en tant que telle. Faisant retraite dans un temple afin de retrouver l'inspiration dans le dessin de ses obis [2], Takichirô accepte l'influence des peintures de Paul Klee, y décelant cette beauté tant recherchée, au point cependant d'entrainer l'incompréhension du tisserand Hideo chargé de l'exécuter. Ce que le père de Chieko refuse, c'est l'uniformisation des produits née de l'industrialisation des outils et des pratiques, la disparition du lien entre le savoir-faire de l'artisan et le désir de l'objet chez le client, et le rôle de passeur neutre vers une grâce intemporelle qui était celui du négociant [3].

Ce que dénonce Kawabata ici, c'est la corruption des êtres par le “ progrès ”, leur absorption dans le grand tout indifférencié de l'industriel, qui est aussi et surtout la destruction du lien social, propre à faire accepter le gigantisme des villes japonaises à venir, le temps accéléré et en miettes au service de la vision capitaliste de l'existence. Étiemble avait raison de voir dans Kyôto un livre de résistance à la machine de guerre économico-militaire imposée par les Américains durant l'occupation de l'Archipel et non la bluette un peu fade des retrouvailles entre sœurs.

L'un des auteurs les plus importants du XXe siècle parle avec une nostalgie très lucide de l'engloutissement d'un monde. L'éditeur n'ayant pas jugé bon de fournir un appareil critique même minimal à ce Kyôto, je ne peux que vous conseiller la lecture parallèle – si vous réussissez à mettre la main dessus – de l'excellent ouvrage d'Étiemble Comment lire un roman japonais : le Kyôto de Kawabata (Eybel-Fanlac - 1980), qui vous permettra d'en apprécier la subtilité et les enjeux, tant la compréhension des œuvres venant d'Asie nécessite pour nous, Occidentaux, une vraie connaissance préalable de la culture, de l'histoire, des façons de vivre et de penser si différentes des nôtres.

Kyôto est également disponible au Livre de poche, au sein d'une intégrale des romans de Kawabata Yasunari.

Chroniqué par Philippe Cottet le 09/06/2013



Notes :

[1] Phase historique (1868-1912) correspondant au règne de l'empereur Meiji, marquant la fin de l'époque féodale du shogunat et la restauration du pouvoir impérial ainsi que l'ouverture à l'Occident.

[2] Que Chieko est la seule à porter. Les actes et la pensée de Takichirô ne se comprennent que dans une “ économie ” de la gratuité et du don, à la fois essentielle et éphémère, inutile mais indispensable à l'harmonie.

[3] Takichirô se plaint du bruit que font les acheteurs qui fréquentent désormais la maison Sata. Pour lui, la chaine de confiance entre artisan et client et leur entente implicite sur la nature du beau ne souffre d'aucune discussion.

Illustrations de cette page :
Les sugi de Kitayama – Aoi matsuri 葵祭り, l'une des trois grandes fêtes de l'ancienne Capitale, célébrée le 15 mai – Dans une rue de Kyôto – Cerisiers en fleurs