Romanée-Conti 1935

R
Kaikô Takeshi

Romanée-Conti 1935

Japon (1973) – Philippe Picquier (1993)

Titre original : ロマネ・コンティ・一九三五年 (Romane-Conti 1935)
Traduction d'Anne Bayard-Sakai et Didier Chiche

Romanée-Conti 1935 : Deux amis se retrouvent pour déguster un grand cru de Bourgogne. Le Monstre et les cure-dents : Un correspondant de guerre évoque la figure d'un militaire vietnamien.

Le recueil réunit deux nouvelles qui paraissent assez éloignées l'une de l'autre. De la sensuelle Romanée-Conti 1935 surgissent des arômes et bribes de bonheur enfui. De l'étrange Monstre et les cure-dents un parfum âcre et persistant de pourriture et de déchéance, peut-être trompeur. Deux réflexions sur le temps, deux évocations de la vie et de la mort à venir.

En 1972, en milieu d'après-midi, dans un restaurant désert dominant la ville de Tôkyô, un entrepreneur et un romancier se retrouvent pour déguster deux grands crus de la côte de Nuits : un la-tâche de 1966 et un romanée-conti de 1935, vins d'exception. Les deux amis se sont préparés, une mise en condition au goût de purification religieuse –  silence, abstention alcoolique et tabagique, isolement auquel s'ajoutera la solennité du sommelier – pour faire de leur dialogue avec ces bouteilles un moment inoubliable de leur existence. Au-dessus des contingences, parce qu'elle les inscrit dans une expérience coûteuse, forcément discriminante du reste de l'humanité...

Pourtant, ces vins ont une histoire. Ils sont même l'Histoire. L'entrepreneur rappelle les gestes qui continuent de présider à leur élaboration depuis des temps immémoriaux, tandis que le romancier se plaira plus tard à évoquer les évènements de l'année 1935, leur importance envolée, diluée dans les sables du temps et des mémoires. À l'éphémère de nos vies d'hommes, le vin oppose sa permanence, attendant le moment pour délivrer son message.

Ouvrant le bal, le La Tâche tient toutes ses promesses. Nos deux buveurs distillent leurs appréciations comme le font tous les amateurs du monde, mélange de plaisir enfantin, de poésie et d'ésotérisme. Le Romanée-Conti 1935 est, au contraire, une profonde déception :

Il se sentit dépossédé. Le vin n'avait ni force, ni chaleur, il avait perdu jusqu'à la volonté de simuler une rondeur, fût-elle purement formelle. (...) C'était une momie de vin.

Alors, pour pouvoir profiter de ce vin qui, même mort [1], est « au-delà de toute critique », le romancier se laisse envahir par le souvenir de ses années de bohème à Paris, depuis si longtemps oubliées. Curieuse alliance d'alcools bus sans discernement, de musique, de rencontres mystérieuses et d'une union charnelle, torride et éphémère, cette évocation tout en impressions fugitives, en ressentis, va se substituer aux rondeurs, aux accents de fruits et de fleurs, de soie ou de dentelles qu'il s'attendait à trouver dans son verre [2]. Au-delà de sa mort, le Romanée-Conti 1935 a tenu sa promesse d'éternité.

C'est un drôle de breuvage, le Saïgon tea, qui servira de madeleine à Koikô Takeshi pour évoquer, dans Le Monstre et les cure-dents, ses années comme correspondant de guerre au Viêt Nam.

Boisson de la survie pour toutes les jeunes filles hantant les bars à soldats, l'auteur associe ces fonds de verre quémandés à la figure du général B., un homme dur, sans pitié et formidablement laid. Responsable de la chasse aux combattants Vietcong et peut-être aussi des basses œuvres du régime, il est toujours accompagné de quatre gardes du corps faisant muraille autour de lui.

À plusieurs reprises, le narrateur le croisera, notamment dans un restaurant tétanisé par sa présence, où le militaire dîne avec une splendide inconnue. Ou encore lors du dramatique contrôle sur une route d'une foule terrorisée de pouvoir être confondue avec l'ennemi. À chaque fois, il entrevoit derrière la laideur et la dureté du personnage une bizarre élégance, une surprenante délicatesse. Un jour, l'occasion va lui être donnée de rencontrer enfin l'homme, gravement blessé au cours d'un attentat, et donc de mettre à l'épreuve les images et sensations accumulées sur lui depuis l'origine (comme il le ferait d'un grand vin ?). Le lecteur curieux en découvrira l'étonnant verdict dans les dernières lignes du Monstre et les cure-dents.

En cent pages, Romanée-Conti 1935 propose deux récits aux robes et bouquets très différents, également longs en bouche, à consommer sans modération.

Chroniqué par Philippe Cottet le 02/08/2013



Notes :

[1] Les conditions de consommation de ces vins anciens ont évolué, au point de parfois pouvoir “ ressusciter ” ceux qui sont morts. Elles reposent sur une lente oxygénation du vin, avec un délai de quatre heures entre l'ouverture, bouteille droite, et la consommation. Toutes choses que n'ont pas fait les personnages de Romanée Conti 1935 (bouteille débouchée juste avant la consommation dans une position couchée puisqu'elle se trouve dans un panier), mais la durée de la dégustation (il fait presque nuit à la fin de leur rencontre) a sans doute bonifié, en plus de leur dérive imaginaire, le nectar.

[2] Une note de dégustation d'une Romanée Conti DRC par un amateur. Les appréciations des personnages de Kaikô s'en approchent, tout en étant plus libres.

La profondeur et la classe des arômes est ici insensée avec du fruit (framboise prédominante), ainsi que des accents floraux (rose ancienne) et grillés enivrants. Le fameux trait de vert de la vendange entière est somptueux et se prolonge avec de la réglisse dans une expression plus féline que celle de la Tâche, tout aussi intarissable, à la finesse ultime et à la délicatesse de toucher incroyable (sphérique, puissante et caressante en même temps). Une célébration ultime du pinot.

Illustrations de cette page :
Une bouteille de Romanée-Conti 1923 – Saïgon au début des années 70