La muraille de Chine, récit d'un fugitif

L
Kaikô Takeshi

La muraille de Chine, récit d'un fugitif

Japon (1959) – Philippe Picquier (1992)

Titre original : 流亡記 (Rubôki)
Traduction de Jacques Lalloz

Au troisième siècle avant notre ère, un paysan balloté par les guerres permanentes accueille avec bonheur la paix apportée par le premier Empereur avant de déchanter devant la brutalité du régime mis en place.

Écrit, dit-on, en une nuit par Kaikô Takeshi, La Muraille de Chine, récit d'un fugitif (la traduction exacte est Journal d'errance) s'intéresse donc à cette période cruciale de l'histoire de la Chine que marqua l'instauration de l'Empire. En 221 avant notre ère, le roi du Qin unifia les états qui se faisaient la guerre depuis le Ve siècle, durant ce long cycle de conflits connu sous le nom des Royaumes Combattants.

L'intelligence de ce court roman est d'avoir traité de ces évènements à hauteur d'homme. Commerçant pauvre d'une ville lambda de la féconde plaine centrale, le narrateur rend compte de ces transformations d'un point de vue existentiel et non simplement historique. Chaque étape est un enseignement, une élévation de pensée qui lui permet de poser en terme critique et politique le prix payé par tous pour la stabilité apportée par l'Empire. Du même coup, son récit devient une allégorie intemporelle sur l'individu, la liberté, l'asservissement, la tyrannie et le devoir de rébellion.

Pendant trois siècles, les principautés issues de la décomposition de la dynastie Zhou se firent donc la guerre [1], les plus septentrionales devant également repousser les incursions incessantes des tribus nomades venant des steppes. La ville dont est originaire le narrateur est située sur le Plateau de Lœss, zone fertile dans lequel naquirent l'agriculture et les archaïques civilisations du Bronze, qui sera disputée par le Qin (le plus à l'ouest) et les trois Jin – Zhao, Wei et Han qui occupaient la plaine centrale – durant cette période.

La première partie de La muraille de Chine rend compte du chaos incessant dans lequel durent vivre les habitants, regardant passer avec lassitude – ou une certaine philosophie – les vagues successives de militaires vainqueurs puis défaits et inventant sur ce rythme routinier les conditions de leur survie. Pour peu qu'on leur indiquât être de leur côté le temps que durait leur domination et tout en acceptant les aléas liés aux triomphes et aux déroutes, la cohabitation se révélait presque possible.

Le retour à l’ordre dont parle le second chapitre correspond à la victoire définitive du Qin et l’instauration de l’Empire. La soldatesque ne déferle plus dans les campagnes, le commerce reprend, les marchands ambulants se font l’écho des magnifiques cités et des palais édifiés pour célébrer la paix et la puissance du vainqueur. Le narrateur confie n’avoir jamais été aussi heureux que dans ces premières années de règne de Qin Shihuang. Tout juste note-t-il les dispositions radicales visant à faire peu à peu disparaître les particularismes locaux : écriture et monnaie uniques, uniformisation des poids et mesures, instauration d'une loi commune transcendante accompagnent en effet la mise en place d’une centralisation autoritaire, qui ne reconnaîtra bientôt plus le mérite mais la seule obéissance.

Tout change quand la moitié de la ville est raflée par des guerriers dissimulés en marchands, plus brutaux que tous les soldats entrevus jusqu’alors, agents d’un système désormais fondé sur l’arbitraire et la peur, celle-ci tenace, permanente, partagée par tous. La troisième partie de La Muraille de Chine conte cet asservissement de la population et la déportation de centaines de milliers de paysans pour les besoins de travaux dont on ne perçoit pas encore l’absurdité. Car une propagande bien rodée, distillée par des intellectuels au cours de cérémonies nocturnes parfaitement orchestrées où fatigues des uns et discours des autres se mêlent, persuade de la nécessité de se protéger contre l'Autre, le barbare, le nomade en érigeant sur son chemin la plus formidable des murailles, que garderont ensuite des millions d'hommes.

Au même titre que l'effort de guerre des Qin [2] la construction du mur dans la haine de l'autre devient structurante et vise surtout à l'enfermement d'un peuple. Bureaucratie, production des richesses, aménagement du territoire et logistique, tout n'est maintenant pensé que pour l'accomplissement de son érection et le maintien des Barbares sur les marches de l'Empire. En contrepartie, l'effacement définitif de l'Empereur en tant que personne physique, devenu un principe invisible et irresponsable derrière une Loi omniprésente, impérative et transcendantale finit de déshumaniser le pays, ne laissant place qu'à la sujétion de tous à cette œuvre commune, insensée et mégalomane, sans recours.

L'illusion d'une construction engloutissant les forces d'une génération – qui découvre au matin dans ses campements les traces de ces Barbares censés être tenus au loin et contemple jour après jour leurs chevauchées insaisissables dans la steppe en contrebas –, amène le narrateur à une prise de conscience politique salutaire. Les murmures de révolte qui montent de cette masse éreintée ne lui suffisent pourtant pas ; d'autres maîtres, second Empereur ou prochains seigneurs de guerre, pourraient jouer tout autant des formes de l'esclavage désormais mises en place et intériorisées. D'où son éloge de la fuite, sa disparition dans le cœur désertique des steppes.

Alors que la Chine venait de basculer dans la démesure mégalomaniaque et meurtrière du Grand bond en avant, La Muraille de Chine, récit d'un fugitif apparait comme l'avertissement lucide et prospectif d'un intellectuel sur la nature réelle et profonde du maoïsme [3] et, bégaiements de l'histoire depuis deux mille ans, de tous les totalitarismes, advenus et à venir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 22/07/2013



Notes :

[1] Dans l’historiographie chinoise, les Zhou sont considérés comme la troisième dynastie royale, celle ayant régné le plus longtemps (près d’un millénaire) du XIe au IIe siècle avant notre ère. Dans les faits, cette domination ne fut plus que virtuelle dès le VIIIe siècle et les querelles féodales de la période des Printemps et Automnes, suivie des Royaumes Combattants.

La “ Chine ” est alors essentiellement limitée au bassin inférieur du Fleuve jaune, après sa confluence avec la Wei.

[2] Le Qin dut sa victoire sur les autres Royaumes combattants à l'organisation stricte de sa société au service de son effort de guerre, toutes les ressources humaines et économiques étant tendues vers la réussite de l'objectif de victoire.

[3] À un moment où il était de bon ton de voir dans la République Populaire, dans ses méthodes et ses succès une voie émancipatrice pour tous les peuples.

Illustrations de cette chronique :
Le premier Empereur – Vues de la Muraille de Chine au nord de Beijing