Femmes de réconfort

F
Jung Kyung-a

Femmes de réconfort

Corée du Sud (2007) – Au diable vauvert (2007)

Titre original : The story of "Japanese Military Sex Slaves"
Traduction de Kim Youn-Sill et Stéphane Couralet

Alors que le premier gouvernement conservateur d'Abe Shinzô vient de nier le rôle de l'armée impériale dans la mise en esclavage de centaines de milliers de femmes durant la guerre sino-japonaise puis la seconde guerre mondiale, ce manhwa apporte un éclairage sur ce crime de guerre que l'on tente encore et toujours de dissimuler.

On ne viendra pas pour la beauté du dessin – qui fait parfois penser à du Willem – qui est surtout là pour compléter ou transmettre habilement une information souvent dense et dramatique.

Car Femmes de réconfort, sous-titré Esclaves sexuelles de l'armée japonaise est d'abord et avant tout un document de dénonciation. Celui d'un crime de guerre, resté très longtemps méconnu et donc totalement impuni, qui vit plusieurs centaines de milliers de femmes [1] prostituées de force pour les “ besoins de l'armée ”, durant toute la guerre d'agression de l'ère Shôwa, soit de 1932 à 1945, même si le livre nous apprend que des maisons de confort avaient déjà été mises en place pendant le conflit russo-japonais de 1905 et le protectorat sur la Corée qui avait suivi.

Le sujet empoisonne les relations entre la Corée du Sud, la Chine et le Japon depuis sa révélation sur la scène internationale au début des années 1990. Après avoir reconnu la responsabilité de l'armée (et du coup de l'état), dans l'organisation et la gestion des maisons de confort dans lesquelles de nombreuses femmes auraient “ travaillé contre leur gré ” et avoir présenté des excuses, le gouvernement japonais a fait machine arrière en 2007, sous la poussée d'un révisionnisme – voire négationnisme – porté par les éléments les plus conservateurs du pays, qui se nourrit aussi de la disparition progressive des victimes (moins de 1 000 vivraient encore, selon le dessin de la page 158).

Femmes de réconfort commence par le témoignage de Jan, une Néerlandaise qui, habitant Java lors de l'invasion japonaise, fut violée et servie d'esclave sexuelle aux soldats impériaux avant de se murer pour cinquante ans dans un silence et une solitude effroyable. C'est en 1992, après un reportage sur le sujet diffusé sur la télévision australienne, que Jan se décida à parler.

Pourquoi avoir attendu si longtemps ? Violées durant trois mois, toutes les jeunes filles furent relâchées, mais menacées de représailles s'il leur prenait envie de raconter à l'extérieur ce qui s'était passé. C'est surtout la façon dont leur famille, leurs voisins, leurs concitoyens les ont ensuite considérées qui les a plongées dans la honte et le mutisme. Isolées dans un camp particulier à l'intérieur du camp de prisonniers, elles furent stigmatisées pour avoir couché avec l'ennemi, refrain connu du viol où c'est toujours la faute de la victime, jamais celle du violeur.

Juste après ce témoignage, quelques planches très importantes sont consacrées à la sémantique, l'euphémisant femmes de réconfort utilisé jusqu'alors étant déjà une négation de la violence qui leur avait été faite, puisque semblant accréditer le côté accepté, délibéré de leur engagement au service de l'armée impériale. C'est évidemment ce que soutiennent les révisionnistes en affirmant que 80 % d'entre elles étaient Japonaises et volontaires. Nommer cette pratique esclavage sexuel permet non seulement d'en reconnaître le coût pour toutes les victimes, mais aussi d'en démonter les mécanismes constitutifs et ceux mis en œuvre pour en dissimuler l'infamie.

C'est ce à quoi s'attaque le cœur de Femmes de réconfort, en s'appuyant sur le témoignage de survivantes, mais aussi sur celui du très étonnant Aso Tetsuo, médecin militaire placé au centre du dispositif des maisons de confort de Shanghai, qui publia ses souvenirs de guerre [2] avant de terminer sa vie comme gynécologue de province. Aso, c'est un peu le Eichmann du système, le rouage essentiel qui ne fait qu'obéir aux ordres, l'homme dont le seul sujet de tourment est prophylactique et qui fait ce genre de constat dans un mémoire remis à sa hiérarchie :

C'est un contraste intéressant de voir parmi les Coréennes beaucoup de jeunes débutantes sans expérience... plus jeunes elles sont, meilleure est la qualité. Les femmes trop usées doivent être exclues sans scrupules. Quel que soit leur état de santé, elles représentent un cadeau bien douteux à offrir aux soldats de l'armée impériale.

En Corée, en Chine (moins à cause du fort sentiment anti-japonais), au Timor, à Formose, des adolescentes parfois impubères sont donc kidnappées, abusées, transportées comme des marchandises pour agrémenter le repos du guerrier, cinquante fois par jour et, dès qu'elles sont malades – vérole, tuberculose, malaria, etc. –, on s'en débarrasse comme de déchets.

Tout ceci était formidablement organisé, les femmes de réconfort arrivant le plus souvent avant la logistique militaire sur les lignes de front nouvellement conquises. Cela ne pouvait se faire qu'avec l'accord et l'appui de toute la hiérarchie qui prit parfaitement soin, quand la défaite se fit de plus en plus certaine, d'effacer les traces de cet esclavage (parfois en incitant les femmes à se suicider ou en les tuant tout simplement), comme cela sera fait pour les expériences de l'unité 731 [3].

La folie raciale, l'hystérie guerrière et sexiste, l'obsession hygiéniste, l'hypocrisie de la société nippone, ses mensonges, sont très clairement abordés dans ce livre, qui pose aussi un grand nombre d'intéressantes questions sur notre incapacité à traiter du viol (individuel ou de masse) et à le condamner (alors même que celui-ci est devenu une arme de guerre). D'ailleurs, durant quarante ans, les élites coréennes (mâles) n'ont pas souhaité entendre ces souffrances et cette réalité...

Femmes de réconfort, esclaves sexuelles de l'armée japonaise se termine dans les pas de l'une des survivantes. Enlevée à 15 ans, trois années de maisons de confort en Mandchourie avant la fuite devant l'avancée des Soviétiques, réfugiée dans la communauté coréenne du Liaoning le long de la frontière, mariée, veuve de guerre, stérile du traitement au mercure que les Japonais lui avaient imposé pour lutter contre les maladies qu'ils lui avaient transmises... En 1996, elle aussi témoignera publiquement de ce passé douloureux.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/06/2014



Notes :

[1] Il y a une controverse sur les chiffres. Yoshimi Yoshiaki, le chercheur japonais qui dévoila le scandale dans son pays en 1993 parle de 200 000 victimes, toutes nationalités confondues, alors que les Coréens évoquent ce chiffre pour les seules femmes originaires du pays du matin calme. Certains chercheurs Chinois estiment leur nombre à plus de 400 000, dont la moitié de nationales. Les révisionnistes nippons estiment leur nombre à 20 000, dont la plupart auraient été Japonaises.

[2] From Shanghai to Shanghai : The War Diary of an Imperial Japanese Army Medical Officer, 1937-1941, publié chez Eastbridge en 2004

[3] Unité de recherche bactériologique située à Harbin dans le Mandchoukouo (l'état fantoche créé par les Japonais après l'invasion de la Mandchourie, soit le nord de la Chine) et dirigée par Ishii Shirō, lieutenant-général en charge du programme, qui fit expérimenter sur des populations de prisonniers russes, chinois et coréens des armes à base d'anthrax, de peste, de choléra. On estime que 10 000 personnes périrent dans le centre-prison d'Harbin et que les victimes chinoises des armes bactériologiques utilisées dans le conflit par l'armée impériale sont supérieures au demi-million.

Le centre fut entièrement détruit et nettoyé avant l'arrivée des Soviétiques, les détenus et le personnel chinois exécutés. Rentré au Japon, Ishii négocia son impunité avec les Amerlocains en échange des résultats de ses recherches qu'il avait opportunément emportés avec lui dans sa fuite. Il mourut en 1959 d'un cancer de la gorge.