Ikebukuro West Gate Park

I
Ishida Ira

Ikebukuro West Gate Park

Japon (1997) – Philippe Picquier (2005)

Titre original : 池袋ウエストゲートパーク
Traduction du japonais par Anne Bayard-Sakai

Majima Makoto a laissé tomber le lycée et partage sa vie entre le magasin de fruits de sa mère et la glande avec ses potes Masa et Shun, sur la place qui jouxte la gare d'Ikebukuro. Alors qu'ils font la connaissance de deux adolescentes – Rika et Hikaru –, un mystérieux étrangleur commence à sévir dans les love hotels voisins.

A travers quatre histoires criminelles résolues par Makoto, Ikebukuro West Gate Park propose un voyage du côté des adolescents tokyoïtes laissés pour compte du hautement compétitif système social japonais.

La plupart des gamins qui trainent dans les rues d'Ikebukuro, un quartier populaire de Tōkyō, ont simplement échoué là parce qu'ils ne suivaient pas à l'école (problème de niveau ou problème de pression) et/ou parce que leurs parents ne s'occupaient pas d'eux, trop accaparés par leur propre réussite ou étant déjà eux-mêmes rejetés par la vie.

La large palette de personnalités sociales qu'entend nous présenter Ishida fait du quartier qu'il décrit une concentration de stéréotypes qui irritera peut-être les plus avertis. On trouve majoritairement des délinquants, agrégés dans des gangs de rue (à ne pas confondre avec les groupes yakuzas qui représentent la criminalité organisée) dont le prototype est Andô Takashi, le King des G Boys. Pour compléter le versant criminel, il y a également Saitō Fujio, dit Le Singe, qui passa directement de l'échec scolaire au groupe yakuza Hazawa.

Un peu en électrons libres se situent Makoto et sa bande d'amis, tous très connotés : Shun et Hideki (Radio) peuvent être classés comme otaku [1], Kazunori est un hikikomori [2], Rika a recours au enjo kōsai – la prostitution adolescente – tandis qu'Hikaru, bonne élève et fille de famille aisée, lui organise ses rendez-vous. Quant au héros Makoto, sa seule activité connue est d'aider un peu sa mère dans la minuscule échoppe où elle vend des fruits. Ne dépendant d'aucun groupe et connaissant un peu tout le monde, il possède cependant un rôle important d'arbitre, de juge de paix dans cet univers.

Ce qui domine le roman est la quasi-absence d'adultes et la sensation que leur monde, surtout s'il est celui du salariat et de la réussite [3], est l'ennemi. C'est de ce monde qu'Ishida Ira fait procéder toutes les maux (prostitution des mineures, perversions sexuelles, drogue, sadisme, viol et meurtre) et personne ne semble y échapper (ce que confirmera, à la fin de la première nouvelle, le destin d'Hikaru). Ceux que l'auteur nous décrit et que l'on nommera bientôt des NEET [4] ne refusent pas de grandir, ils tentent uniquement d'inventer une vie qui nie la servitude au travail, l'individualisme aliénant de la société nippone et les dérives mortifères de celle-ci.

C'est dans ces familles recomposées que sont les gangs ou les bandes d'amis que l'on trouve les valeurs de probité, de solidarité, d'honneur qui semblent tant faire défaut à la société. Ces adolescents déconsidérés vont s'unir de façon circonstancielle pour traquer des meurtriers et des violeurs, empêcher l'arrivée de la drogue sur leur territoire ou combattre l'emprise criminelle d'une organisation yakusa qui tentait de les dresser les uns contre les autres.

Si sens civique et humanité il y a encore au Japon, c'est chez ces jeunes en totale rupture d'avec le modèle de leurs parents qu'on les trouve. Ikebukuro West Gate Park se présente comme un hymne à la différence, à l'opposition, à un anti-conformisme qui ne serait pas simplement fashion mais existentiel, à même de régénérer le grand corps malade de l'obéissance nippone. Contrairement à son adaptation télévisée [5] qui fera rentrer toute cette jeunesse dans le rang à la fin de ses onze épisodes (le King des G Boys devenant même entrepreneur) – comme si toute cette révolte n'était qu'une crise d'adolescence –, le roman d'Ishida Ira n'envisage pour eux que la rue, le pas sur le côté, le chemin de traverse et le refus, toujours.

Ne vous laissez pas abuser par le ton parfois Club des cinq des histoires. Un peu comme dans les Meurtres pour tuer le temps d'Akagawa, Ikebukuro West Gate Park est un curieux mélange de roman d'aventure et de profonde noirceur, où le sexe (tarifé) comme déchéance et la mort sont omniprésents. Au-delà des apparences, un livre passionnant.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/05/2009



On peut consulter sur ce site le texte de l'entretien accordé par Ishida Ira à Christophe Dupuis en 2005.

Notes :

[1] Otaku, c'est-à-dire des passionnés monomaniaques. Le premier l'est de dessin, le second de technologie et de bidouillage des ondes.

[2] Hikikomori, maladie psychosociale atteignant surtout les adolescents et se traduisant par un isolement forcé et un refus de toute communication avec l'extérieur. NHK ni yo-koso! (Bienvenue à la NHK) est un célèbre manga tiré d'un roman de Takimoto Tatsuhiko racontant le retour à la vie d'un hikikomori. Devenu également une série animée.

[3] Ce qui exclut du même coup les adolescents en réussite scolaire, qui ne sont que des adultes conformes en devenir.

[4] NEET : Not in Education, Employment nor Training. Jeunes de 15 à 34 ans vivant chez leurs parents qui ne travaillent pas, ne suivent pas de formation et ne recherchent pas d'emploi.

[5] J'essaierai de faire un peu plus tard une critique de cette adaptation télévisée en 11 épisodes, qui a entièrement dénaturé le roman initial. Accentuant le caractère grotesque des situations ou jouant la farce et les histoires de cœur (Hikaru tombe amoureuse de Makoto et est traitée pendant tout le show comme une chipie hystérique), elle jette un voile pudique et de dérision sur la violence et le sexe tout en réhabilitant la présence d'adultes ridiculisés.

Illustrations de cette page :
Publicité pour un salon de massage proposant un thème schoolgirl

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Akrostichon Wortspiel d'Unsuk Chin par l'Ensemble Intercontemporain (Deutsche Grammophon - 2005) et la Low Symphony de Philip Glass (Point Music - 1993)