Monsieur Han

M
Hwang Sok-yong

Monsieur Han

Corée du Sud (1970) – Zulma (2002)

Titre original : 한씨 연대기
Traduction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet

Dans la tourmente de la guerre civile, un professeur en médecine, intègre et têtu, oppose sa droiture à la folie du moment. Balloté entre le Nord et le Sud, séparé de sa famille, il va tenter de rassembler les miettes de sa vie alors que la médiocrité prend le pouvoir, à l'ombre d'une dictature paranoïaque et violente.

Publié au début des années 1970, Monsieur Han est l'histoire vraie [1] d'un homme de convictions, honnête à en être obtus, piégé dans une guerre fratricide qui, outre les désolations matérielles pour le pays et la souffrance de tout un peuple, désagrégea les liens traditionnels – familiaux ou de voisinage – installant le cynisme, la corruption et la suspicion au cœur des Coréens, devenus ennemis irréductibles.

Un homme âgé, pauvre, solitaire, asocial, mais doux et généreux avec les enfants meurt dans une maison en copropriété au cœur de Séoul. On ne lui connaissait comme occupation qu'un travail de croque-mort aux pompes funèbres locales et la bouteille qu'il taquinait gravement avant de réintégrer son domicile miséreux. Ses voisins, qui s'intéressaient à lui, plus pour éviter les commérages sur leur égoïsme que par véritable empathie, pensent qu'à une époque lointaine, le défunt devait être quelqu'un d'important. En attendant, le corps encore tiède, ils se chamaillent la possession de la pièce dans laquelle il logeait.

Près de vingt années auparavant, alors que le front ne cesse de fluctuer du détroit de Corée aux frontières chinoises, ravageant la Péninsule, Han Yongdok, professeur en gynécologie à l'université Kim Il-sung de Pyongyang, apprend qu'il n'est pas mobilisé. Sans doute paye-t-il, avec son ami So Hakjun, une participation sans enthousiasme aux séances d'édification politique menées par le régime communiste. Nommés à l'Hôpital du Peuple, les deux hommes se rendent rapidement compte de l'absurdité de leur mission : soigner des milliers de personnes sans médicaments et sans matériel, les rares disponibles étant réservés aux cadres du Parti et à leur famille. Fils de pasteur et médecin, Han se sent solidaire de ces délaissés et prend des risques qui l'obligeront à fuir au Sud pour éviter d'être exécuté.

La séparation d'Han Yongdok et des siens, dans la traversée hivernale du fleuve Dædong gelé, est un passage magnifique et profondément douloureux. L'auteur de Monsieur Han la traite avec une pudeur et une retenue qui amplifie la gravité du choix fait par chacun : la vieille mère de Han qui ne peut abandonner sa terre natale, par faiblesse de corps et d'âme ; son épouse, qui se sacrifie pour rester en arrière prendre soin d'elle : son aîné, qui veut fuir une prochaine incorporation dans l'armée du Nord... Tous, malgré les promesses échangées sur les berges de se revoir bientôt, vont être engloutis par l'Histoire.

L'autre Corée, où trouve refuge le médecin, est une vallée de larmes pour les cœurs purs, surtout s'ils viennent du Nord. La guerre a fait prospérer les escrocs et les voleurs, décuplant la corruption, justifiant une violence permanente à des fins sécuritaires.

Pour ne pas avoir fait idéologiquement le choix du Sud (comme, par exemple, son ami So, intégrant l'armée comme major), parce qu'il croit encore et toujours en une Corée une et indivisible, tous les actes de Monsieur Han vont devenir suspects. L'homme est têtu, sûr de son bon droit ? Cela est perçu comme de l'arrogance... Il cherche autour des camps de prisonniers la présence éventuelle de son fils ? Ce ne peut être que pour espionner...

Les tribulations et épreuves narrées dans Monsieur Han, aussi méchantes qu'absurdes, montrent qu'en vérité, ce Sud qui enjoignait les Coréens du Nord à le rejoindre ne voulait pas d'eux, même, surtout, quand ils tentaient d'y refaire leur vie. Ou alors, au prix de l'abandon des hautes valeurs morales dans lesquelles ils avaient été élevés.

Monsieur Han est l'histoire d'un homme inflexible, qui pensait un peu naïvement qu'il suffisait de ne pas se mêler de politique pour que la politique ne se mêle pas de vos affaires. Celle d'un homme qui, de tout son être, refusa la partition dont tout le monde commençait à s'accommoder, parce que sa vie se trouvait de l'autre côté de cette frontière tracée artificiellement par les ambitions déraisonnables des grandes puissances, loin, très loin de Pyongyang et de Séoul.

Chroniqué par Philippe Cottet le 03/11/2012



Notes :

[1] Le héros de Monsieur Han est l'oncle maternel de l'auteur. Yongsuk, la sœur qui sera la seule à prendre soin de lui au Sud quand il sera emprisonné et torturé, est la mère de Hwang Sok-Yong.

Illustrations de cette page :
Enfants durant la guerre de Corée (1950 - 1953)

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Music to hear, Litanei, Muji no kkyô, Fûrin no kyô d'Hans Zender (Kairos - 2000)