La route de Sampo

L
Hwang Sok-yong

La route de Sampo

Corée du Sud (1974) – Zulma (2002)

Titre original : 삼포 가는 길 (Sampo ganeun kil)
Traduction de Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet

Herbes folles : Un enfant dans la tourmente de la guerre civile. Œils-de-biche : Des soldats coréens engagés au Viêt-nam attendent leur démobilisation. Les ambitions d'un champion de ssireum : Les désillusions d'un jeune campagnard, champion de lutte coréenne, monté à la ville. La route de Sampo : Deux ouvriers débauchés d'un chantier, rejoints par une prostituée, font un bout de chemin ensemble.

La route de Sampo est un recueil de quatre nouvelles publiées dans le courant des années 1970, qui rend parfaitement compte des thèmes traversant l'œuvre de Hwang Sok-yong.

La déchirure de la guerre civile, qui hante ses grands romans – depuis Monsieur Han (1970) jusqu'aux Terres étrangères (2004) – et son engagement politique, est au cœur d'Herbes folles. À travers le quotidien de l'enfant qu'il fut, le récit témoigne du basculement brutal du pays dans la violence – premiers échanges de coups entre ouvriers rivaux et va-et-vient des populations, comme une marée hagarde obéissant aux incessants avancées et reculs des armées durant les trois années de ce suicide collectif.

Par la seule évocation de l'endurcissement de l'enfant, sa maturité exagérée devant l'indicible, Hwang – écrivain réaliste d'une très grande sobriété – réussit à faire passer l'horreur de l'affrontement, la lassitude des corps et la perte de l'espérance. Unique concession à la fiction, la fin tragique du personnage de Taegum, expression du fatum ayant brisé la Corée.

Œils-de-biches est également lié à la guerre, mais à celle que fit Hwang Sok-Yong au Viêt-Nam, avec le contingent coréen engagé aux côtés de l'allié amerlocain [1]. « Comment vivre après ça ? » pourrait être la question que tous ces soldats se posent, en y apportant des réponses très différentes. Pour certains, qui ont connu l'ivresse des combats, les putes de Đà Nẵng et les petites magouilles leur permettant de s'enrichir, le retour au village, dans un monde rural figé et misérable, est à la fois inconcevable et inéluctable. Ils profitent là, avec arrogance, de leurs ultimes instants d'hommes libres. Pour d'autres dont le narrateur, officier de carrière s'étant effondré dès les premiers assauts car incapable d'en supporter l'horreur, la vie peut-elle désormais être autre chose que cette nausée permanente et ce dégoût de soi ?

Les deux dernières nouvelles s'attachent à saisir les transformations sociales à l'heure où débute le miracle économique coréen, qui poussa des milliers de paysans pauvres vers les chantiers et les usines, pour s'employer comme ils le pouvaient.

Le héros des Ambitions d'un champion de ssireum possède un don athlétique et une vraie naïveté paysanne qui le font succomber d'autant plus facilement aux sirènes de Séoul. Mais il tombe bien vite dans l'anonymat, les tâches dégradantes et la perte de l'estime de soi. L'amour aurait sans doute pu le sauver, mais c'est compter sans l'orgueil qui l'a mis en mouvement. Comme souvent chez Hwang Sok-yong, une chute très efficace permet de transcender le réalisme assez plat du récit en une expérience humaine émouvante.

Il y a encore chez les deux prolétaires de La route de Sampo, l'une des nouvelles les plus célèbres de la littérature coréenne contemporaine, une solidarité que n'avait pas trouvée, en ville, le lutteur de ssireum. L'un est ouvrier qualifié, l'autre simple manœuvre, et ils parcourent les routes du pays, de chantier en chantier, s'employant comme ils le peuvent. L'aîné rêve de rentrer chez lui, sur l'île de Sampo, qu'il n'a pas vu depuis dix ans. L'autre de femmes et de vie facile... ou peut-être même de Sampo, allez savoir. Une prostituée se joint à eux, elle aussi désireuse de renouer avec une existence ordinaire dans son village natal. Toute la magie de ce texte tient à son dépouillement extrême et pudique. Les préoccupations et espérances très terre-à-terre des protagonistes n'en sont pas moins nimbées d'une profonde humanité, qui les fait veiller les uns sur les autres, alors qu'ils étaient hier encore des étrangers et qu'ils le redeviendront après ces quelques heures en commun. Le final proposé par Hwang est, une fois encore, un rappel soudain, cruel, violent, à la réalité de ce monde qui disparaît.

Hwang Sok-yong est un très grand auteur et La route de Sampo, pour le lecteur qui voudrait s'y intéresser, une superbe introduction à son œuvre.

Chroniqué par Philippe Cottet le 21/10/2012



Notes :

[1] Ce qui allait évidemment à l'encontre de ses idées politiques, d'autant qu'il était responsable d'une équipe de “ nettoyage ”, chargé d'éliminer les traces des massacres de civils.

Illustration de cette page :
Paysage d'hiver en Corée – Un combat de ssireum

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
The Last Chords (2003) , Looking for America (2004) de Carla Bley – Opus 3 de Sophie Alour (2009)