Secrets

S
Eun Hee-kyung

Secrets

Corée du Sud (2005) – Philippe Picquier (2014)

Titre original : 비밀과 거짓말 (Bimil gwa keojitma)
Traduction du coréen par Kim Young-sook et Arnauld Le Brusq

Un homme qui vient de mourir lègue la maison familiale, située dans la ville de province de K., à une inconnue. Le fils aîné, qui détestait son géniteur, renâcle à la retrouver alors que des personnes aux motivations étranges semblent presser de lui racheter.

Secrets est un roman déroutant, sans centre véritable, ectoplasmique. Nous ne sommes pas non plus dans l'exigence occidentale d'un récit qui achève, de façon satisfaisante, définitive, les pistes ouvertes par l'écriture. Ceci pourra frustrer certains lecteurs.

Secrets est une balade sur trois générations, plutôt une errance, car il n'y a pas de chronologie, de linéarité de la narration. Tout ceci est cependant très travaillé, très orchestré par Eun Hee-kyung, qui trace dans les portraits de ce père et de ses deux fils, une histoire coréenne. Pas celle de la guerre et du conflit idéologique qui fractionna le pays et les familles, mais celle de la sortie de la pauvreté, de l'accès rapide à un mode de vie citadin riche et désincarné dans lequel se dissolvent les sentiments, les alliances, le temps.

Secrets, c'est aussi l'histoire des mensonges et des haines de K., une petite ville de province à l'extrémité sud de la péninsule, qui datent d'avant Jeong Seongil – le grand-père –, une vieille rivalité avec les Choe pour la prédominance locale, d'abord gagnée par les premiers, en passe de l'être par les seconds, faute de combattants. Car ce qui reste des Jeong a déserté K. depuis la faillite de Jeonguk, dernier de sa fratrie, père de Yeongjun et de Yeongu, entrepreneur en travaux publics porté par le courant de modernité qui avait saisi le pays, habile distributeur de pots-de-vin pour obtenir les chantiers, broyé ensuite par les manœuvres politiques de candidats fantoches. Et par son secret.

Eun Hee-kyung ne cesse d'aller et venir entre les époques passées et l'actuelle, celle de Yeongjun et de Yeongu, deux frères qui semblent se haïr de ne pouvoir s'aimer. L'aîné exécrait son géniteur, l'a fui dès qu'il l'a pu, pour se soustraire à cette prédestination qui menace le premier-né de n'être que le fruit des choix faits pour lui par son père. Devenu cinéaste, il est comme une âme morte, ne sachant que décider, ni qui ou comment aimer. Le cadet, fantasque, bagarreur, fugueur, instable de n'avoir pas de place ou de devoir en trouver une, s'est quant à lui rangé, sans oublier. Que reste-t-il de leur vie commune, de l'endroit de leur enfance, de leur attachement à cette lignée ? De quoi sont faits leurs souvenirs et ceux de la Corée d'aujourd'hui, celle qui ne regarde plus en arrière ?

Secrets parvient à saisir la fin d'un monde dans les méandres de ces histoires familiales, éclairées par ce film – révélation et métaphore – qu'est en train de réaliser Yeongjun et qui le pousse – circonstances de tournage comme contenu – à cette introspection toujours retardée sur ses origines de citadin cynique et solitaire. Un roman difficile et frustrant, un puzzle qui exige notre patience pour se révéler dans sa richesse éclatée et son incomplétude.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/04/2014



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