Les trois portes

L
Han Han

Les trois portes

Chine (2000) – JC Lattès (2004)

Titre original : 三重门 (San chong men)
Traduction du chinois par Guan Jian & Sylvie Schneiter

À travers son expérience scolaire, entre faux espoirs et vraies désillusions, l'itinéraire de Liu Yuxiang, adolescent dans cette Chine nouvelle née sur les décombres du maoïsme.

À 17 ans, Han Han rejoignit le panthéon des gloires littéraires avec ce récit en partie autobiographique, tout à la fois tragique et hilarant [1].

Témoignant d'une capacité critique, d'une maturité romanesque et d'un humour étonnants pour un écrivain de cet âge – au point que, quand il apparaîtra gênant par ses prises de position sur son blog, ses adversaires mettront en doute la paternité de ses œuvres –, Les trois portes est rapidement devenu le livre d'une génération. Celle d'après 1980, fruit de la politique de l'enfant unique [2] et de la dérive des valeurs qui avaient porté le pays depuis la Libération, l'entrée à marche forcée de la Chine dans la modernité semblant faire de l'argent et du paraître les ultimes conquêtes de la société socialiste.

Né dans un bourg de la grande banlieue de Shanghai, ce qui fait qu'il n'est ni vraiment un urbain, ni tout à fait un rural, Liu Yuxiang est un gamin sur lequel ses parents fondent beaucoup d'espoir, mais qui a été très jeune gauchi par les lubies de son géniteur. Petit fonctionnaire, rédacteur en chef d'une revue dont les 4 000 adhérents obligés se fichent absolument, celui-ci collectionne les livres, non pour les lire, mais pour les faire admirer à ses visiteurs, passant ainsi à leurs yeux pour un érudit et un fin lettré. Sous prétexte d'éloigner son fils des dangers du monde tout en rentabilisant cet investissement, il le garde à la maison en le forçant à s'imprégner des textes classiques.

Car c'est la grandeur éternelle de la Chine qu'il veut lui inculquer, après avoir copieusement caviardé ou mis de côté ce qui pourrait perturber l'entendement du chérubin ou exciter ses jeunes passions. Exit donc le gynécée du Rêve dans le pavillon rouge [3], les œuvres de Lao She [4] ou même Les mémoires historiques [5] à la sexualité par trop présente. Définitivement censurés aussi les écrits modernes, dont le vieux Liu est incapable de discerner l'intérêt ou la dangerosité.

Liu Yuxiang, qui va rapidement devenir pour Han Han Notre Héros ne peut guère compter sur sa mère pour rééquilibrer son éducation. Sous prétexte qu'il avait une “ carrière ”, à mener, le père à demander à son épouse de sacrifier la sienne – prometteuse – à l'Université, la rejetant par dépit vers des parties nocturnes de mah-jong et leur corollaire immédiat, des journées passées à dormir pour récupérer. Quand les conjoints se croisent, c'est pour parler divorce ou se chamailler.

Auréolé d'une réputation de petit génie due à sa connaissance finalement superficielle des classiques, Yuxiang réussit tout juste à achever son cursus à l'école primaire. À cette rapide phase d'exposition vont succéder les années collège et avec elles démarre véritablement Les trois portes.

Arrogant, paresseux, velléitaire, ne disposant d'aucun talent dans les matières scientifiques – devenues majeures dans cette Chine nouvelle – ou en langues et à peine plus apte en chinois, Yuxiang souffre de sa mise en concurrence avec des élèves accrocheurs et motivés. Dans le déni le plus complet, il a décidé unilatéralement qu'il avait tout compris, n'avait donc plus rien à apprendre et seules ses rodomontades maintiennent péniblement à flots son image. Ceci semble être d'ailleurs l'unique chose d'importance pour la plupart des personnages des Trois portes : ne jamais, au grand jamais perdre la face (et sinon, agir rapidement pour effacer l'affront).

Le collège aurait éventuellement pu le remettre sur les rails, mais les entreprises nouvellement créées par l'expansion économique sont venues chercher à coups de yuans les meilleurs enseignants et il a fallu battre l'arrière-ban des “ lettrés ” pour compenser leur départ. Pour le bonheur à court terme de l'adolescent et son malheur futur, Ma Debao, romancier raté et coupé du monde, sans culture ni sens pédagogique, en quête permanente de reconnaissance, devient son professeur de chinois. Une opportunité pour Notre Héros de briller à nouveau et à peu de frais. Par la flagornerie dont il ne sera jamais avare par devant, réservant ses critiques acerbes au dos tourné de ses interlocuteurs, il accède ainsi au Cercle littéraire du collège, dont Ma est le responsable, alors qu'il avait échoué trois années consécutives à son concours d'entrée. De quoi faire refleurir sa réputation (désormais totalement usurpée) de spécialiste des classiques chinois.

Tout en moquant la médiocrité du professeur et de l'élève et celle d'un système scolaire en déliquescence, Han Han laisse s'épanouir un Yuxiang parfaitement monstrueux. Individualiste, égoïste, envieux de tout et de tous, il accumule esbroufe et coups bas pour calmer finalement une angoisse terrible, celle de ne jamais être à la hauteur, d'être dépassé par la rapidité des changements qui l'affectent, auxquels il faut bientôt ajouter le désordre amoureux.

La rencontre de Susan aurait pu devenir la seconde chance de Yuxiang, car outre sa beauté, l'adolescente est intelligente, travailleuse, cultivée, ambitieuse et pas forcément insensible à Notre Héros, même si elle l'a vite percé à jour. Mais elle met la barre très haut ; les études d'abord pour entrer à Qinghua [6] et pas question qu'un futur amoureux soit à la traine, intellectuellement et socialement. La pression s'accentue donc sur les épaules de Yuxiang qui se voit dans l'obligation de réussir impérativement le concours final des collèges afin d'obtenir une place dans un bon lycée, tout en parant les approches et manœuvres des autres garçons attirés par la jeune fille.

Pendant quelques semaines, il bachotera, son père se ruinant dans une arnaque de cours de soutien donnés dans l'arrière-salle d'un troquet mal famé par des professeurs si vieux qu'ils en sont inaudibles, tandis que sa mère le bourre de médicaments contrefaits censés lui apporter mémoire et clairvoyance. L'argent, les relations, la corruption sont maintenant très présents dans Les trois portes, entre les parents achetant à l'avance les sujets et ceux qui, comme les Liu, obtiendront l'inscription dans un bon établissement de Notre Héros, malgré ses notes insuffisantes.

Désormais éloigné de son égérie, de ses connaissances et de sa famille, l'interne Liu Yuxiang va affronter seul les terribles années de lycée –  ce sont elles, les trois portes – dans une ambiance encore plus compétitive, dominées par des conflits d'ego dans lesquels il joue naturellement les premiers rôles, puisqu'il n'a que cela à offrir. L'adversaire s'appelle ici Xie Jingyuan, campagnard formaté par les slogans du Parti, mais travailleur, le nez toujours fourré dans ses livres et les résultats à la clé. Ou bien Qian Rong, beau gosse hâbleur, riche et populaire, qui collectionne les succès auprès des filles même s'il s'agit surtout de faire bisquer les autres. Plus l'imposture de son existence risque d'être dévoilée et plus les rustines qu'y met Yuxiang sont larges et grossières, drôles et pathétiques.

Occupé par son conflit avec Qian, supportant mal l'ambiance de l'internat, mobilisant toutes ses forces pour obtenir la présidence du Cercle littéraire du lycée, unique moyen d'attirer l'attention sur lui, Yuxiang gâche ses chances, révélant peu à peu l'étendue de sa médiocrité. Alors même qu'il comprend enfin le terrible sacrifice financier consenti par ses parents pour qu'il réussisse, il est incapable de redresser la barre ; trop d'orgueil et pas assez de bases, trop de paresse et de contentement de soi.

L'ellipse permet à Han Han d'évoquer efficacement toute une scolarité à partir des seuls trois changements de cycle. Son humour qui, par contrecoup, renforce le côté désabusé et désespéré que porte Yuxiang sur le monde, repose sur l'emploi de comparaisons, de métaphores et de sentences (à la façon des classiques) saugrenues et parfois triviales. Après les années de vie collective imposée et de slogans martelés qui tenaient lieu d'horizon, Les trois portes témoigne d'une Chine lancée dans le grand bain du chacun pour soi, où la langue (abâtardie d'américanismes), l'histoire, la culture passée n'intéresseront bientôt plus que des chercheurs occidentaux. Comme Liu Yuxiang, Han Han n'entrera pas à l'Université, mais en ayant résisté, à sa façon et par cet échec, au nouveau culte de la réussite sociale et de l'argent, il va désormais développer une œuvre résolument critique, anticonformiste, tournée vers des valeurs de solidarité et de générosité dans lesquelles se reconnaîtra cette génération.

Notons le travail éditorial médiocre des éditions JC Lattès qui nous proposent un livre truffé de coquilles, avec des personnages dont le nom change d'orthographe d'un paragraphe à l'autre quand les syllabes n'en sont pas totalement inversées (on découvre même, dans une note, une dynastie Tong). Pas très professionnel et cela gâche le plaisir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 10/08/2013



Notes :

[1] Plus jeune, Han Han obtint des prix pour des essais écrits durant sa scolarité, mais sa renommée ne devint nationale qu'après la publication des Trois portes, vendu à 20 millions d'exemplaires, un record.

[2] Mise en place par Deng en même temps que les Quatre modernisations à partir de 1979. En fait il existait déjà des mesures de planning familial, wan xi shao (mariages tardifs, naissances espacées et peu nombreuses) prises durant la Grande Révolution Culturelle, qui avaient porté leurs fruits. La politique de l'enfant unique, qui ne concernait au départ que les Han et les Zhuang, limitait à un enfant par couple, sous peine d'amendes et de non-délivrance du hukou pour les naissances illégales. Devant les désordres engendrés, notamment dans les campagnes, la politique a été assouplie en 2002.

[3] Le rêve dans le Pavillon rouge (Hóng lóu mèng 红楼梦) œuvre de Cao Xueqin, est l'un des quatre romans classiques de la littérature chinoise. Une très belle traduction en deux volumes est disponible dans la Pléiade.

[4] Né en 1899, l'un des romanciers les plus importants de la Chine moderne. Mandchou d'origine pauvre, auteur de romans, pièces de théâtre et poésie, il a surtout décrit la vie des petites gens de Pékin. Violemment pris à parti par les Gardes Rouges lors de la Révolution Culturelle, son corps sera retrouvé noyé – officiellement suicidé – dans un des lacs de la capitale en 1966.

[5] Shǐjì 史记, œuvre de Sima Qian (fin du deuxième siècle avant notre ère) retraçant l'histoire de la Chine et de ses dynasties, depuis l'origine jusqu'aux souverains Han.

[6] Université située à Pékin, l'une des plus sélectives de Chine, à dominante scientifique et technique. La grande majorité de ses étudiants finit comme doctorant dans des universités américaines.

Illustrations de cette page :
Confucius – Zhouzhuang, où Yuxiang rencontre Susan – Jeune beauté de Shanghai – L'auditorium de l'université Qinghua