L'amour du crime

L
Fujiwara Tomomi

L'amour du crime

Japon (1996) – Stock (1998)

Titre original : 恋する犯罪 (Koi suru hanzai)
Traduit du japonais par Oku Tadahiro et Jean-François Laffont

Vers la fin du précédent millénaire, un romancier et journaliste se voit remettre par un inconnu un énorme dossier relevant les délits et incivilités survenus en quelques années dans le petit quartier de Sakuragaoka, au sud de de l'arrondissement de Shibuya, à Tôkyô.

Curieux roman que L'amour du crime qui débute par la description longue et méthodique d'un bloc sanitaire situé aux alentours de la gare de Shibuya. On pourrait penser que cette introduction tombe comme un cheveu sur la soupe, mais elle est le manifeste du récit proposé par Fujiwara Tomomi.

On y trouve d'abord le souci du détail qui est l'âme de l'œuvre de Hanazono Satoshi, ce jeune homme monomaniaque qui a documenté tous les incidents, délits et crimes survenus ici durant des années, se rendant sur les lieux pour prendre des photos, écrivant des mémos qui retracent ses observations et consignent ses hypothèses, dressant à la main un plan détaillé de ce quartier en pleine transformation dans lequel chaque fait constaté trouve sa place sous la forme d'un drapeau de couleur. Leur accumulation permettra peut-être de tirer des lignes imaginaires menant à des schémas récurrents, des auteurs potentiels.

Le narrateur dévoile ensuite sa profonde indifférence de Tokyoïte moyen face au danger menaçant autrui, souvent gouvernée par les règles strictes de son code moral. L'alarme dans les toilettes pour femmes peut bien sonner, ce n'est pas la place d'un homme, même courageux – ce que n'est pas le Fujiwara du récit. Ceci expliquera l'extrême passivité du corps social face aux événements contre lesquels va se dresser Hanazono. Mais, aussi, comment le romancier se glissera dans les traces de ce dernier puisqu'il restera alors dans le champ du fictif.

La mutation de Sakuragaoka-cho, parcelle excentrée de l'insolent Shibuya – dont elle est séparée par la fameuse route 246 (国道246号 Kokudô 246-gô) – s'inscrit en filigrane dans L'amour du crime, comme si se conjuguaient la mort lente du caractère champêtre du quartier sous la poussée de la modernité et la montée des incivilités, des délits qui est la marque de son individualisme.

Les maisons traditionnelles ou celles qui imitaient le style occidental sont peu à peu rasées pour laisser place à des constructions sans âme de béton, verre et acier, dans lesquelles on vit parfois, mais où l'on vient surtout pour travailler ou étudier. Les commerces sont remplacés par une prolifération de distributeurs automatiques avec les déchets que génère leur présence et qui enlaidissent la ville. La vie s'est déportée vers le jour, laissant la nuit comme territoire de chasse aux déviants (et on est rapidement considéré comme tel au Japon), aux retardataires et aux éventuels fêtards rentrant ivres chez eux.

Dans cette ville qui, malgré son gigantisme, est sans doute l'une des plus sûres du monde, la litanie d'événements dont Hanazono Satoshi fait don au narrateur, le chargeant de les mettre en mots avant de disparaître, jette un regard inhabituel sur la cité. On l'aura compris, L'amour du crime est d'abord un constat de l'évolution de la société nippone, caractérisée par l'isolement, la mesquinerie (l'histoire du phare de la Mercedes), la corruption, les multiples escroqueries des milieux politiques et d'affaires, la médiocrité de sa police, le danger indistinct qui menace les habitants – nous sommes en 1995, et la secte Aum (オウム 真理教 Ômu shinrikyô) vient de lancer son attaque au gaz sarin –, la disparition complète des solidarités de voisinage qui étaient la force de cet ancien quartier résidentiel.

L'intérêt de L'amour du crime ne se limite pourtant pas au simple constat de la dégradation de la vie sociale tokyoïte. Hanazono ne s'est pas contenté d'être le parfait documentaliste de cette délinquance de plus en plus grave puisqu'une partie de ses mémos concernent de très nombreux incendies volontaires ou des viols en série. Il a voulu intervenir sur le cours des choses pour pouvoir mettre en garde ceux qui allaient les commettre ou protéger ceux qui risquaient d'en être les victimes. Le voici donc arpentant chaque nuit les rues pentues et désertes de Sakuragaoka-cho, se fondant dans les ombres, pistant les possibles pyromanes, cherchant les trajectoires des agresseurs de femmes.

Seulement, petit à petit, le jeune homme adopte des attitudes de délinquant, pour pouvoir mieux les surprendre pense-t-il. Dès lors, Fujiwara se pose des questions sur les raisons qui poussent Hanazono à devenir un vigilante, car, très lucide au départ, il se fait peu à peu dévorer par le rôle :

Je suis sûr que, si j’ai un jour l’agresseur devant moi, je le reconnaîtrai immédiatement. Ce ne sera pas à cause de sa ressemblance à un portrait-robot ni par sa façon d’errer dans la nuit, mais parce que je connais l’odeur qui doit se dégager de moi lorsque je ressens un désir d’agression. Je reconnaîtrai sûrement cette odeur.

Le narrateur développe alors une théorie des plus intéressantes, allant à rebours de notre sens moral. Nous aurions plus de sympathie pour le prédateur que pour la victime, parce que la compassion nécessite de se mettre à la place de cette dernière et, donc, de faire un effort d'imagination. Or nous nous pensons bien plus souvent en agresseur – pour punir tel voisin, tel collègue de bureau, un membre de sa famille, etc. – qu'en agressé.

Combien peu en arriveraient à penser, ne serait-ce qu’un instant : « Je veux être tué par cet homme. » Car en effet, être saisi du désir pervers d’être victime d’un assassinat est chose rare. Ne dirions-nous pas plutôt, craintif : « J’ai peur d’être assassiné par cet homme ? » Cette attitude mentale ne pourrait venir que du délire de persécution d’un drogué ou de quelque désir pervers. On ne sait pas du tout comment on devient victime ni quelle suite d’états d’âme y conduit.

Se transformer en agresseur prend souvent du temps, c'est un phénomène psychologiquement construit et repérable (a posteriori d'un acte) alors que le devenir victime est imprévisible, aléatoire et que le seul moyen de comprendre ce qui se passe à cet instant est d'être cette victime qui « doit soudain et de façon complètement illogique se résigner à sa mort. »

Ce glissement progressif d'Hanazono est d'autant plus intéressant du point de vue littéraire que L'amour du crime est une mise en abyme, le narrateur finissant par être nourri de son obsession pour Hanazono lui-même dévoré par sa monomanie fascinée pour la violence et la transgression. Le lecteur curieux découvrira le très surprenant final de ce roman passé plutôt inaperçu alors qu'il pose, à mon sens, quelques passionnantes et dérangeantes questions sur notre perception du mal et notre action, ou notre inaction, dans le monde.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/06/2018



Illustrations de cette page : La route 246 dans sa traversée de Tôkyô – Une rue de Sakuragaoka-cho

Musiques écoutées durant la rédaction de cette chronique : Alive d'Hiromi & the Trio Project (Telarc -2014) – 0 de Chihirock (2012) – Spiral d'Hiromi (Telarc -2005)