Pour qui te prends-tu ?

P
Chi Li

Pour qui te prends-tu ?

Chine (1995) – Actes Sud (2000)

Titre original : 你以为你是谁 ? (Nǐ yǐwéi nǐ shì shéi)
Traduit du chinois par Hervé Denès

À la demande de ses parents en tant que fils aîné, Lu Wuqiao, restaurateur prospère de Wuhan, doit régler les problèmes dans sa fratrie.

Chi Li est connue pour ses textes brefs et réalistes, saisissant l'état d'esprit des Chinois lors des Quatre modernisations [1] et le basculement du pays hors du maoïsme.

Wuqiao, le héros de Pour qui te prends-tu ? est un quadragénaire qui se situe entre deux mondes : celui d'une classe ouvrière magnifiée dans les discours officiels, mais désormais paupérisée par l'accélération économique et les vagues de licenciements, et celui d'une génération plus jeune, aux repères brouillés – ses deux sœurs sans éducation, incapables dès lors de s'envisager un avenir hors de leur dépendance à un homme – ou au contraire parfaitement clairs, mais loin de cette Chine ouverte au monde, comme l'étudiante Yi.

Fils et petit-fils d'ouvriers, Wuqiao l'a été lui-même. Devenu gestionnaire d'un restaurant de quartier, L’Excentrique Affiché, il y propose des plats étonnants, variations personnelles et modernes de vieilles recettes qui lui valent sa renommée et attireront la belle Yi Xin. À la demande de ses parents, restés bloqués à l'époque où la classe ouvrière dirigeait le pays, il doit régler les tentations de divorce de son beau-frère Liu-la-Mesure, devenu riche et qui souhaite refaire sa vie avec une jeune et jolie femme. Il lui faut aussi remettre dans le droit chemin Jianshe, le petit dernier paresseux, insolent et escroc et continuer de s'occuper de sa sœur Wuli, post-adolescente paumée, immature, incapable d'envisager la vie quotidienne sans son aîné.

Le récit est vif, rempli de caractères truculents, désuets, perdus, arrogants... La richesse subite si mal partagée en plonge beaucoup dans le désarroi, d'autant que le discours officiel n'a guère changé, précipitant certains dans un état schizophrénique. C'est évidemment très visible dans les personnages des parents, dévorés par une rhétorique confucéo-maoïste issue de leur éducation et de la propagande, mais aussi chez le professeur Li, qui ne peut accepter son statut dévalué d'intellectuel qu'en mentant et se mentant, sous le regard jamais dupe de son épouse You Hanrong, ouvrière bien plus futée que lui.

Dans cette nouvelle Chine, les tentations de consommation deviennent nombreuses, et elles sont bien, comme le montre Chi Li, des marqueurs sociaux, des agents différenciateurs dans un monde forcé à l'égalitarisme prolétarien durant cinquante ans. Pour qui te prends-tu ? décrit de façon vivante et pittoresque – drôle et grave à la fois – ceux qui vont rester au bord du chemin, ceux qui ont cru aux lendemains qui chantent, ceux qui emprunteront des raccourcis pour s'offrir cette nouvelle vie, ceux pour qui la Chine ne sera bientôt plus qu'un merveilleux souvenir.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/06/2018



Notes :

[1] Quatre Modernisations (四个现代化, sì gè xiàn dài huà), c'est ainsi qu'ont été nommées les réformes économiques mises en œuvre par Deng Xiaoping après la liquidation de la bande des Quatre et son retour au pouvoir en 1978. Elles concernaient l'agriculture, l'industrie, les sciences et la défense nationale. C'est Zhou Enlai, le mentor politique de Deng, qui avait prôné ces modernisations en 1975, peu de temps avant sa mort (janvier 1976).

Illustration de cette page : Rôtisserie de rue à Wuhan