Don Quichotte sur le Yangtsé

D
Bi Feiyu

Don Quichotte sur le Yangtsé

Chine (2013) – Philippe Picquier (2016)

Titre original : 苏北少年 堂吉诃德 (Subei shaonian tianjigede)
Traduit du chinois par Myriam Kryger

Souvenirs d'enfance de l'auteur de L'opéra de la lune, entre nostalgie et catharsis.

Il serait tentant de rapprocher Don Quichotte sur le Yangtsé du livre de Qiu Xialong récemment chroniqué ici [1]. Fils de droitistes [2], les deux romanciers ont vécu le même type d'événements durant la Révolution culturelle, mais pas forcément ressentis de façon identique ; à son déclenchement en 1966, Xiaolong était un adolescent (il est né en 1953), alors que Feiyu un enfant de deux ou trois ans. Surtout, le premier était un citadin, qui échappa pour raisons de santé à l'exil des jeunes instruits à la campagne, tandis que le second y était né. Tous les deux bénéficièrent ensuite du programme de libéralisation des années 80 qui leur permit de passer par l'Université.

C'est dans leurs souvenirs qu'ils tentent aujourd'hui de découvrir la trace de l'écrivain qu'ils sont devenus ou celle de leurs personnages. Bi Yeifu est celui qui pousse le procédé le plus loin, reliant certains traits de caractère, certains thèmes qu'il abordera dans son œuvre – ou qu'il évitera d'ailleurs – avec ces épisodes.

Don Quichotte sur le Yangtsé se présente comme une collection de vignettes de quelques pages ou paragraphes, rassemblée dans des boites qui s'appelleraient Vie quotidienne, Jeux ou Animaux. Chacune d'entre-elles témoignent de la vie de ces communautés pauvres, où l'on attache de l'importance à la façon dont sont rapiécées les guenilles que portent les gamins, où quatre thermos d'eau chaude permettent de créer un espace de discussion transcendant âge et condition sociale, où le tuyau de caoutchouc servant aux perfusions est le plus grand des trésors.

Bi Yeifu laisse souvent divaguer sa pensée, montrant son inclination native à la rêverie. L'immensité sans fin de la plaine, les nuages de septembre, la mort du cochon ou les veillées funèbres sont autant de sujets d'étonnement, d'étude et de questionnement pour l'enfant qui en déduit sa propension actuelle à la curiosité illimitée pour ce qu'accomplit l'être humain, sa cruauté, son héroïsme. Certaines vignettes du Don Quichotte sur le Yangtsé sont construites comme des contes moraux interrogeant l'adulte qu'est à présent Bi Feiyu, mais aussi celui que deviendra son fils, petit citadin né dans l'opulence.

Par-delà ces souvenirs vivants, plutôt joyeux – et embellis comme le sont très certainement les nôtres –, le roman de Bi Yeifu parle de la souffrance, infinie, de ces femmes et de ces hommes affamés, courbés sur la terre chaque jour que Dieu fait, éternels survivants :

Pas un minuscule fragment de cette vaste étendue n’échappait au travail acharné de nos corps. Au prix de souffrances inimaginables, chaque plant de blé, chaque plant de riz, était semé et récolté de nos mains. Ne pas penser pour ne pas vaciller d’effroi était indispensable.

Tous souffrent, à commencer par le fidèle compagnon du jeune Don Quichotte, le buffle :

Il supporte tout, il ne se fâche jamais. Et pourtant il n’est ni aimé ni respecté. Il reçoit sans cesse des coups de fouet, il subit, il endure. Il ne devrait pas accepter autant de souffrance. Le buffle peine au printemps et peine à l’automne. Le supplice qu’il subit avec le paysan durant ces deux périodes de travaux agricoles est inimaginable.

L'esprit de l'enfant perçoit cette douleur, l'intériorise, la fait correspondre lucidement avec les changements apportés à la nature par cet effroyable labeur :

L’épuisant travail des paysans fait changer la terre de couleur. La plus belle est le jaune pâle des nouveaux plants de riz. Les semis sont effectués entièrement à la main. Lorsque la terre se drape d’un immense voile jaune pâle, les paysans en ont travaillé la moindre parcelle. Cette couleur raconte le travail de leurs mains. Sa beauté vient de là. Ce jaune tendre et délicat se révèle grandiose sur une surface aussi vaste. C’est pourtant une couleur triste, résultat d’atroces souffrances.

La souffrance n'est pas seulement attachée à la glèbe. Bi Feiyu évoque plusieurs fois celle de son père, absurdement dépossédé de son nom et de sa vie, condamné à une séance d'autocritique où il sera insulté, frappé, humilié par une populace aveugle à la justice et sourde à la raison. Il parle de la sienne, d'avoir instruit à douze ans, petit garde rouge décérébré, conditionné par la propagande, le procès de son ami qu'il se mit à haïr, dévoilant ainsi sa propre laideur et celle de toute cette génération brisée, privée de sens, à qui l'on a fait croire et faire le tout et son contraire.

Réunions publiques est un fragment passionnant en ce sens. Pour compenser la marque d'infamie portée par le père, la mère de Feiyu le poussait à participer, dès l'âge de six ans, à tous les meetings dans lesquels il prenait bravement la parole au titre des enfants révolutionnaires. Elle lui écrivait ses interventions, qu'il devait apprendre par cœur.

Pendant la Révolution culturelle, je suis monté un nombre incalculable de fois à la tribune, j’ai fait d’innombrables discours, mais je n’ai pas une seule fois prononcé une parole qui vienne de moi. Je ne savais pas m’exprimer. Je n’étais qu’un porte-voix, un simple instrument. Avant l’âge de vingt-trois ans, je n’ai jamais prononcé une parole qui fût mienne.

Pudique, profond, poétique, à la fois immensément joyeux et terriblement triste, Don Quichotte sur le Yangtsé est une lecture hautement recommandable.

Chroniqué par Philippe Cottet le 27/09/2016



Notes :

[1] Il était une fois l'inspecteur Chen chez Liana Levi.

[2] Dans le temps, on disait droitier, étiquette sous laquelle étaient regroupés tous ceux qui gênaient le pouvoir maoïste : intellectuels, propriétaires, opposants politiques, etc.

Le père de Feiyu, un militaire, avait donc été purgé en 1958 comme élément droitiste, lors de la répression suivant le mouvement des Cent fleurs (contestation autorisée par le pouvoir central après l'échec du premier bond en avant, mais qui se révéla si critique et partagée par toute la société qu'elle fut rapidement et sévèrement réprimée). Il ne fut pas envoyé en laogai, mais il partit enseigner sans être payé dans les villages pauvres du Jiangsu, accompagnant sa femme elle-aussi enseignante à qui le Parti ne reprochait rien.