Les Dieux Chiens

L
Bando Masako

Les Dieux Chiens

Japon (1996) – Actes Sud (2008)

Titre original : 犬神 (Inugami)
Traduction de Makino Yutaka

L’installation à Omine, un village de montagne, d’un jeune professeur de collège coïncide avec des nuits de ténèbres peuplées de cauchemars, puis des signes de possession chez plusieurs habitants.

Si l'on en croit les rares comptes-rendus de lecture sur le Web, Les Dieux Chiens [1] n'ont pas bénéficié d’un réel engouement à leur sortie en France. Leur parution dans une collection surtout dédiée au policier ou au thriller a sans doute déconcerté, le registre du roman de Bando étant en grande partie fantastique et, en totalité, ethnographique.

Après une énigmatique scène d’ouverture dans la crypte obscure d’un temple qui semble n’avoir aucun rapport avec tout ce qui suivra, l'auteur consacre près de la moitié des Dieux Chiens à la description de cette communauté d’Omine et à celle de la famille Bonomiya. Venus du Kansai [2] plusieurs siècles auparavant, les ancêtres de ces derniers défrichèrent cet endroit situé sur Shikoku, la plus petite des quatre grandes îles de l’Archipel [3].

Cette première partie, volontairement lente et descriptive, peut être décourageante si vous vous attendez à lire un roman policier, mais est passionnante dans ce qu'elle révèle d'un Japon traditionnel et surtout rural (place des femmes, structures familiales, croyances, traditions, etc.).

Miki est âgée d’un peu plus de quarante ans et appartient à la branche cadette du clan Bonomiya, dirigé par Takanao. Pour des raisons que nous découvrirons au fil du livre, elle est restée célibataire et occupe donc une place tout à fait marginale au sein de la société comme de sa famille, dont le chef est son frère aîné Michio, marié à Momoyo. À peine plus considérée qu'une domestique, elle possède un semblant d'indépendance financière qui ne la met pas entièrement à la charge de Michio, puisqu'elle fabrique du papier traditionnel, dans un atelier à l'écart du village, proche des tombes de ses ancêtres et de la forêt.

C'est elle qui rencontre en premier Nutahara Akira, ce jeune professeur de quinze ans son cadet qui préfère vivre à Omine plutôt que dans la vallée où il travaille. Sans être démonstrative, Bando Masako suggère un coup de foudre immédiat et réciproque qui va conduire Miki à remettre en cause ses choix de vie et à affronter son passé. Elle y est poussée par les cauchemars qui hantent désormais les membres de la communauté, détruisant le fragile équilibre de cette existence paisible entraperçue dans les premières pages. Tous les siens ont pour objet cet enfant mort auquel, encore adolescente, elle a donné le jour.

Les Dieux Chiens prennent leur temps pour montrer la contagion qui gagne Omine à mesure que le statut particulier de Miki lui est dévoilé par sa mère et que progresse sa passion amoureuse pour Akira. Gardienne des inugamis de la famille, qu'elle conserve précieusement dans une urne qui ne la quitte jamais, la vieille femme les nourrit chaque jour et veille à ce qu'ils ne s'échappent, les comptant inlassablement. Cette urne et le fardeau de sa surveillance, qui lui furent confiés par sa propre mère, reviennent maintenant de droit à Miki.

Avec habileté, la romancière joue sur le côté moderne et rationnel de cette dernière, qui ne veut pas endosser ce rôle risquant de la tenir à l'écart de son amour naissant et lui interdirait de fuir Omine. Miki refuse surtout d'envisager un lien entre son attitude et ce qui affecte la communauté, n'y voyant que de la superstition. Bando Masako manie efficacement cette ambiguïté, cette difficulté qui est aussi la nôtre à distinguer entre réel et surnaturel, et qui rend d'autant plus brutale, par contraste, la réaction des familles du village. N'est-ce pas simplement le regard que leur portent certains – et la croyance qui le sous-tend – qui transforme ces cauchemars ou ces crises d'hystérie en quelque chose de démoniaque ?

La seconde partie du roman montre l'emballement de la haine envers les Bonomiya, dont on apprend qu'elle couve depuis des siècles et qui ne peut déboucher que sur la plus grande des violences. Elle va trouver son exutoire lors de la fête annuelle organisée par la famille pour honorer ses ancêtres.

Commencée comme un pique-nique champêtre auquel participe Akira, fiancé d'une Miki enceinte, la cérémonie bascule rapidement vers la tragédie grecque [4] quand les principaux personnages comprennent les liens qui les unissent et le rôle que leur fait jouer le destin (sous la forme d'un puissant esprit primitif). Pour les villageois, l'occasion est trop belle de se débarrasser de tous ces Bonomiya honnis. Bando lâche alors les chiens, emportant son récit vers un fantastique horrifique d'une grande force. La place de chacun dans le drame, ainsi que la scène initiale prennent dès lors tout leur sens.

La fiction japonaise a souvent rendu compte de la prégnance du surnaturel dans une culture marquée par l'animisme, où sacré et profane sont étroitement liés. Exploitant parfaitement ce fond légendaire des Dieux Chiens, épiphanie de ce qu'il y a de plus noir en l'homme – sa colère, sa violence, ses transgressions –, Bando Masako propose également au lecteur visant au-delà des apparences, la possibilité d'une réflexion morale sur l'individu et le collectif, l'aveuglement superstitieux, l'hubris.

Chroniqué par Philippe Cottet le 23/02/2014



Notes :

[1] L'inugami est un esprit sous forme de chien propre à l'ouest de l'Archipel nippon. Il possède une ambivalence intéressante : protecteur de son “ maître ” qui l'utilise bien souvent pour accomplir une vengeance ou obtenir des faveurs, il est suffisamment autonome pour pouvoir éventuellement se retourner contre lui.

[2] La région de Kyoto-Osaka-Nara, sur l’île principale de Honshû.

[3] Shikoku est connue pour le pèlerinage circulaire en l’honneur de Kōbō-Daishi, durant lequel de courageux henro, par forcément Japonais d’ailleurs, relient à pied quatre-vingt-huit temples. Également pour la persistance de croyances et de pratiques liées au chamanisme, dont rend compte Les Dieux chiens

[4] J'évoque celle-ci par défaut, car elle est la plus connue dans nos contrées. Les thématiques abordées dans Les Dieux Chiens se retrouvent dans pratiquement toutes les cultures, comme fondements du sacré. Il suffit de comparer la lecture divergente que donnent, par exemple, Sigmund Freud et Robert Graves du drame thébain pour se convaincre que c'est notre vision des choses, présente et morale, qui les rend tragiques.

Illustrations de cette page :
Jizôs – Incendie

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note :
Orchesterlieder, Metamorphosen de Richard Strauss (Gundula Janowitz et l'Academy of London dirigé par Richard Stamp - Galette Virgin de 1990) – I Penitenti al Sepolcro del Redentore de Jan Dismas Zelenka (Capella Regia Musicalis dirigé par Robert Hugo, chez Supraphon, 1995)