Des amis

D
Baek Nam-Ryong

Des amis

Rép. Pop. de Corée (1998) – Actes Sud (2011)

Titre original : Pŏt
Traduction de Patrick Maurus, Yang Jung-Hee, Tae Chong

Une cantatrice dans une troupe régionale souhaite divorcer de son mari, rencontré dix années plus tôt alors qu'ils travaillaient tous les deux en usine. Parce que cette démarche le perturbe et a des répercussions sur le tissu social, le juge Jong Jin-Woo va tout mettre en œuvre pour comprendre la nature de la mésentente avant de prendre sa décision.

Les rares productions culturelles de la République populaire démocratique de Corée qui parviennent jusqu'à nous [1] présentent toutes, avec plus ou moins d'insistance et ce qui peut nous apparaître comme une incroyable naïveté, une forte inclination à la glorification du système et de ses dirigeants (ce que beaucoup ici résument d'un mot : propagande).

Le dispositif semble invariable : un ou plusieurs personnages manifestent des aspirations (depuis l'égoïsme individualiste jusqu'à la corruption) qui n'entrent pas dans la ligne permettant d'assurer la croissance et le bonheur de la société socialiste. Une certaine forme d'autorité bienveillante et paternelle (ou le destin comme dans le film Le calice) entreprend alors de montrer que tel ou tel comportement est une erreur (antisociale) rectifiable, que chacun se doit de corriger par respect pour cette entité transcendantale qu'est la patrie nourricière [2].

Des amis ne fait pas exception à cette règle, même si l'exercice est accompli de façon plutôt subtile par Baek Nam-Ryong. Patrick Maurus note, dans son intéressante introduction, que le romanesque nord-coréen sort alors de trois ou quatre décennies d'héroïsme, consécutives à la Libération puis à la guerre civile, qui glorifiaient l'action martiale du Maréchal et du Général, les chers leaders successifs du pays. Des amis consacrerait un tournant vers un naturalisme mettant en avant des gens plus ordinaires, possédant d'autres vertus édifiantes.

Lorsqu'elle vient demander le divorce au juge Jong Jin-Woo., la camarade Chai Soon-Hwi semble bien être ce personnage perturbateur de l'ordre social. Ancienne ouvrière devenue chanteuse dans le groupe artistique régional, elle bénéficie désormais d'un statut public particulier dans ce monde d'égaux (certains le sont donc plus que d'autres, selon la formule d'Orwell) conféré tant par les spectateurs qui apprécient son art que par le régime, qui a toujours privilégié certaines catégories d'individus susceptibles de refléter son excellence. Son époux, Ri Sok-Chun, est quant à lui tourneur en usine – c'est d'ailleurs là qu'ils se sont rencontrés – et passe tout son temps à tenter de développer, sans succès pour l'instant, un dispositif qui permettrait au pays d'améliorer sa production industrielle [3].

Quand la jeune femme évoque la “ différence de rythmes ” qui, selon elle, expliquerait le conflit conjugal, le juge comme le lecteur entendent l'orgueil d'une artiste ne pouvant plus se satisfaire de vivre avec un ouvrier et nous tenons là notre “ déviante ” [4]. Or le juge Jong ne s'arrête pas à cette première impression et s'emploie à comprendre les motivations réelles des époux. Ici, un divorce, loin d'être une affaire totalement privée comme en Occident, interpelle la société tout entière, comme s'il mettait en péril sa cohésion globale.

Dans Des amis, l'exploration des rapports de causalité entre sphères publique et intime à laquelle se livre Baek est vraiment intéressante. D'autant que le romancier fait tout pour montrer qu'il ne s'agit pas d'un contrôle social des individus, mais bien de la recherche d'une solution compatissante, la Patrie omnipotente et omniprésente – symbolisée par la figure d'autorité du magistrat – ne pouvant tolérer le malheur touchant les siens. Sans aller réellement jusqu'à une autocritique dans le pur style maoïste (jiǎntǎo), tant le juge Jong que les camarades de l'usine ou ceux du groupe artistique doivent accepter d'interroger leur comportement par rapport au couple, comme le feront réciproquement Soon-Hwi et Sok-Chun. Cette conception de l'un et du tout est certes liée à la nature totalitaire du régime, mais, présentée comme elle l'est pas Baek Nam-Ryong, elle ressemble assez à la notion d'hozro chez les indiens Navajo, cet état d'harmonie dans la Beauté qui, dès qu'il est affecté chez l'un de ses membres, perturbe tout le Peuple, entraînant la nécessité d'une “ guérison ” collective.

C'est cependant dans l'approche psychologique de ce couple que Baek fait, à mon sens, preuve d'un subtil talent romanesque. Un portrait nuancé et plutôt moderne de Chai Soon-Hwi émerge rapidement, femme coincée entre sa dépendance domestique [5], son aspiration à pratiquer au mieux son art et l'entêtement de son mari. Baek le complète utilement par celui de la très autonome épouse du juge [6], femme de caractère voisine de la cantatrice dans sa volonté d'épanouissement hors des convenances.

C'est en analysant d'ailleurs son ressentiment à l'égard de sa vie de couple que le magistrat Jong va pouvoir mettre en lumière l'influence de Ri Sok-Chun dans le différend. Car derrière l'humilité apparente de l'ouvrier tourneur se cache un orgueil démesuré, celui grâce auquel il a nié tout rôle d'importance, notamment créatif, à son épouse, déconsidérant ainsi sa progression artistique et sociale. La démarche de Chai Soon-Hwi ressemble dès lors à une ultime tentative pour lui faire prendre conscience de ses torts en vue de les corriger avant l'irréparable.

Baek Nam-Ryong ne fait pas l'impasse – surtout via l'autocritique du vieil agent de maîtrise qui forma Ri Sok-Chun – sur le fait que l'espèce de fierté autiste qui anime le tourneur est une combinaison entre l'idéologie ouvriériste du régime et un chauvinisme mâle, peut-être traditionnel, mais dont la révélation dans Des amis indique clairement qu'il n'a pas été réglé par le Juche [7]. Que l'émancipation des femmes et l'égalité des chances dans cette société parfaite soient aussi mal acceptées et relèvent, finalement, du bon vouloir de l'époux (et, sans doute avant, du père) est plutôt amer, même si tout baigne ensuite dans la joie et l'émotion du conflit résolu.

Je me demande si cette critique larvée n'est pas la vraie source des ennuis dont on dit qu'ils affectèrent l'auteur à la sortie du livre, bien plus que sa dénonciation du trafic d'influence et de l'accaparement des richesses dont se rend coupable le président Chai. Ceux-ci, finalement classiques, corrigés en montrant au contrevenant le tort qu'il cause à la Patrie, rappellent au contraire la bienveillance et la puissance de celle-ci.

Des amis m'a semblé plus complexe et moins dogmatique qu'un simple ouvrage de propagande, même s'il est obligé d'en utiliser les figures imposées. Il offre deux beaux portraits de femmes décidées à accomplir leur destin envers et contre tout et tous. Que leurs aspirations soient guidées par l'idéologie et le service à la Patrie est évidemment frustrant, mais la petite musique que fait entendre là Baek Nam-Ryong – dans les contraintes qui sont celles de tout régime totalitaire – est intelligente, plutôt bien écrite, parfois touchante de naïveté et, dans de rares et bons moments, acidulée.

Chroniqué par Philippe Cottet le 17/11/2012



Notes :

[1] Quelques productions commencent à être diffusées, notamment cinématographiques. Les habitants du Nord – Pas-de-Calais ont ainsi pu découvrir récemment l'œuvre dit-on conjointe des deux anciens dirigeants du pays La Fille aux fleurs mise en scène en 1972 par Pak Hak et Choe Ik-Kyu. Il y avait eu, en 2007, Le Journal d'une jeune Nord-Coréenne de Jang In-hak et l'édition 2012 du festival de Pusan, le plus important d'Asie, a accueilli pour la première fois une coproduction de la République populaire et de la Belgique : Comrade Kim Goes Flying.

[2] La notion de dette à la patrie me semble centrale dans toute la maigre production entre nos mains. Ici, la camarade Chain a un devoir à l'égard du peuple (patrie) qui lui a permis de quitter l'usine pour le groupe artistique. Là, son époux Ri a le devoir d'intégrer l'université pour que ses recherches aboutissent plus rapidement. Dans le film Le journal..., l'amie de la jeune Su-ryeon qui se moque d'elle affirme que son père a une dette envers la patrie pour avoir passé tant de temps dans ses recherches sans aboutir...

La figure paternelle bienveillante renvoie évidemment à l'un des Kim (en principe celui au pouvoir) : le juge Jong agit comme le ferait le Maréchal. Dans le film Le journal..., le père absent est une métaphore du dirigeant, « 365 jours par an sur les routes, loin de sa famille, pour conduire la patrie vers le bonheur ».

[3] On retrouve le même argument dans le film Le journal..., sorti en 2006. Le père de famille est toujours absent, car il travaille, très loin, pour automatiser les process de son usine.

[4] D'autant que le principal reproche fait par la cantatrice à son mari est de ne pas accepter de progresser en allant suivre des cours à l'université.

[5] Comme rappelé dans la préface, les femmes sont "traditionnellement" en charge de toute l'activité domestique du foyer, en plus bien évidemment de leur travail et de l'éducation des enfants. Le portrait de la femme du juge Jong montre bien qu'il est possible de s'affranchir de ces obligations, mais que cela n'est pas sans conséquence sur le couple.

[6] Justifié évidemment par le service à la Patrie, plus clair que dans le cas de la chanteuse. Le but de l'agronome est de nourrir les populations, mais la façon dont Jong entrevoit le rôle de l'art et donc la place de la chanteuse, n'est, finalement, pas très éloignée. Les nourritures sont, dans son cas, plus spirituelles.

[7] L'idéologie officielle du régime fondé par Kim Jong-il, théorisée par Hwang Jang-yop qui fit défection pour le Sud en 1997. Elle s'écarte du marxisme-léninisme classique en prônant une solution socialiste adaptée au pays, à son développement en vase clos et son objectif de réunification. Il existait, en France, un groupuscule juchéen. On trouve sur cette page un savoureux digest des idées du Juche.

Illustrations de cette page :
Chanteuse, écolier et ouvrier en République Populaire de Corée

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique :
La tournée des grands espaces d'Alain Bashung (2004 - Barclay) • Symphonies 2 et 4 d'Yun Isang (1995 - Cpo records) • Extase de Chen Qigang (2006 - Virgin)