Nuit Obscure

N
Li Ang

Nuit Obscure

Taïwan (1985) – Actes Sud (2004)

Titre original : 暗夜 (An ye)
Traduction du chinois (Taïwan) par Marie Laureillard

Chen Tianrui, étudiant pétri des hautes valeurs morales du confucianisme, apprend à Huang Chengde, président d'une entreprise d'électronique, son infortune conjugale. Li Lin, son épouse, couche avec Ye Yuan, vieil ami et compagnon de beuverie.

Nuit obscure décrit une société archaïque percutée par la violence des changements nés de l'adoption du mode de vie capitaliste au début des années 1960. Après une réforme agraire réussie menée par le gouvernement nationaliste dès 1949, l'île de Taïwan s'est couverte d'usines et est devenue l'un des ateliers du monde, embrassant à grande vitesse les comportements de prédation liés au flou des règles et à l'argent facile.

C'est bien entre tradition et modernité que se situe le dilemme de Huang Chengde, lui-même mari volage. En fil rouge du roman, Chen Tianrui le pousse à punir la mère de ses enfants qui, non contente de l'avoir fait cocu, est enceinte du bâtard de Ye Yuan. Le chef d'entreprise est cependant un pragmatique. Ye est un vieil ami, mais aussi celui qui lui permet, sinon de s'enrichir, du moins de maintenir à flots sa société. Journaliste économique dans le principal quotidien de Taipei, il obtient en effet des informations confidentielles grâce auxquelles ils peuvent spéculer sans risques. Alors, honneur (tradition) ou argent (modernité) ?

Le portrait subtil et acide que dresse Li Ang des six personnages de Nuit obscure lui permet d'aborder, avec une grande économie de moyens, cette période charnière de l'histoire de l'île. Li Lin et Ding Xinxin sont les deux maîtresses de Ye Yuan. La première, épouse quadragénaire délaissée, est une Bovary écrasée par le poids de son rôle social [1] et les conduites superstitieuses qui gouvernent sa vie. Cette liaison est tout à la fois libératrice et oppressante ; elle l'autorise à exister en dehors de la minuscule case réservée aux riches femmes taïwanaises (shopping à Hong Kong, insouciance et avortements à répétitions pour les plus chanceuses), mais pas beaucoup plus loin que le simple désir qu'éprouve pour elle Ye Yuan, qui est très clairement celui de sa soumission.

À l'exact opposé se trouve Xinxin, jeune journaliste célibataire et ambitieuse, qui use de la sexualité comme d'une arme et semble proclamer son droit au plaisir sans entraves. C'est une coquette au sens girardien du terme [2], dont l'indifférence rend fou un Ye Yuan au désir perpétuellement inassouvi. Mais elle a conscience aussi du caractère éphémère de ses attraits et a compris que dans cette société machiste, elle ne pourrait continuer à mener l'existence luxueuse offerte par son amant qu'en rentrant dans le rang, devenant elle-même la Li Lin d'un mari fortuné prêt aux mensonges et aux infidélités.

Quelques invisibles (par exemple l'épouse légitime de Ye Yuan) complètent ce tableau de la condition féminine dont les quatre personnages masculins de Nuit obscure  représentent l'horizon indépassable.

Pauvre et orphelin de père, abandonné par une mère lascive dévorée par ses pulsions, Huang Chengde pourrait être une métaphore de Taïwan, sa relative richesse actuelle sonnant comme une revanche sur la vie qui correspond plutôt bien à la transformation radicale de cette île rurale et arriérée en futur “ dragon ”.

La pesanteur intellectuelle de l'entrepreneur, sa tendance à composer avec les principes dès lors que de l'argent est en jeu le font ressembler à l'oncle dans le début de La femme du boucher, personnification du patriarcat accapareur. Le rapprochement avec ce premier roman est d'ailleurs fort instructif pour le lecteur.

Le discours de Chen Tianrui définit précisément le corset idéologique qui enserre les femmes et les prive de liberté au seul bénéfice des hommes. Le fait que l'étudiant soit un tartuffe, dont l'intransigeance morale sert surtout sa propre concupiscence, rend évidemment savoureuse cette dénonciation de l'hypocrisie ambiante par Li Ang.

Le Dr Sun Xinya, l'autre amant de Xinxin, représente déjà le Taïwan de demain. Séjour aux États-Unis et études longues ont profondément changé sa perception du monde, lui donnant une confiance et un bagout que ne possèdent pas les autres. Son attitude envers les femmes reste cependant assez archaïque, plutôt paternaliste et sexuellement orientée vers la domination et la prédation. L'offre qu'il fait à sa maîtresse de l'accompagner à l'étranger reste profondément ambiguë quant au statut qu'elle pourrait alors occuper auprès de lui.

Ye Yuan, enfin, est le personnage masculin le plus complexe de cette Nuit obscure. Dévoré par l'envie, il est un être désirant, mimétique [3]. Incapable de se satisfaire de ce qu'il possède, il vise toujours à obtenir ce qu'il n'a pas sans jamais, évidemment, être comblé.

Dans un passage très explicite, Li Ang le confronte à un panneau lumineux sur lequel s'égrènent les cours de la bourse de Taipei, avec lesquels il entretient un rapport d'addiction frustrant (il peut spéculer, mais de seconde main) trahissant une fascination enfantine pour la richesse et un complexe d'infériorité à l'égard des vrais initiés, qui ne lui laissent que les miettes. Ceci peut en partie expliquer cette arrogance sexuelle qu'il exhibe autant devant ses conquêtes que ses rivaux, le désappointement qui est le sien face au désintérêt de Xinxin pour le sexe et également sa dépendance à la soumission énamourée de Li Lin.

La force de Nuit obscure est de permettre l'appariement de ces personnages en dehors du fil narratif choisi par l'auteur, révélant par contraste plus que ce que Li Ang a écrit. L'essence du capitalisme mercantile et de la modernité est saisi là, en moins de deux cent pages : absence de sens moral, rivalité mimétique et désir perpétuellement inassouvi, frustration et déconsidération, violence et mensonges. Comme souvent, en contrebas, les femmes, enjeux secondaires, victimes...

Chroniqué par Philippe Cottet le 05/03/2014



Notes :

[1] Taïwan a été japonaise durant soixante ans, entre 1895 et 1945. Li Ang rappelle la prégnance du modèle matrimonial nippon qui permet l'infidélité des maris tout en la défendant aux épouses, cantonnées dans un rôle domestique. Il faut y ajouter la morale confucéenne qui soumet la femme à son père, son mari, son fils et lui interdit naturellement la relation hors-mariage.

[2] Voir Mensonge romantique, vérité romanesque (Grasset, 1961)

[3] Toujours de la façon dont le définit René Girard dans Mensonge romantique. L'instant où Li Lin lui apparait sous ses traits ordinaires, loin de l'hallucination née du désir, est d'une très grande cruauté.

Illustrations de cette page :
Taïwanaise se maquillant – Un devin dans les rues de la capitale – Écrans retraçant l'activité de la bourse, omniprésent à Taipei