La femme du boucher (Tuer son mari)

L
Li Ang

La femme du boucher (Tuer son mari)

Taïwan (1983) – Flammarion (1992)

Titre original : 殺 夫 (Sha fu)
Traduction du chinois par Alain Peyraube et Hua-Fang Vizcarra

Taiwan, après la guerre. Une jeune fille naïve et inculte est donnée en mariage à un tueur de porcs machiste et violent, au sein d'une communauté où règne superstition, jalousie et médisance.

Le livre a été réédité en Point poche en 1994, puis chez Denoël, en 2004, sous le titre Tuer son mari, plus proche de l'original.

La femme du boucher (Tuer son mari) est un drame criminel dont nous connaissons immédiatement la fin, puisqu'une dépêche racontant les faits les plus saillants du meurtre de Chen Jiangshui par son épouse Lin Shi ouvre le roman.

Ce traitement journalistique va cependant au-delà l'énoncé d'un banal fait divers puisqu'il contient toute une condamnation morale de l'acte. Le boucher était sans doute un sale type, mais une épouse ne peut en aucun cas assassiner son mari pour cette raison. Elle doit accepter, soumise et reconnaissante, la loi des hommes. Le sinistre cortège promenant la condamnée à mort dans les rues de la ville avant son exécution est bien là pour le rappeler, à toutes celles que des idées émancipatrices démangeraient.

Orpheline de père, rejetée par sa famille qui a rapidement fait main basse sur les biens du défunt, Lin Shi et sa mère ont souffert de la faim au point que cette dernière couchera avec un soldat [1], dans le temple ancestral des Lin, pour une poignée de riz. La famille alertée va punir l'adultère pour n'avoir pas défendu son honneur et sa chasteté. Dès les premières pages de La femme du boucher (Tuer son mari) on voit pointer toute l'hypocrisie et l'archaïsme de cette société taïwanaise, comme dans le personnage tout-puissant de l'oncle accapareur, qui châtiera la mère et mettra pratiquement en esclavage l'enfant avant de la céder, adulte, à un tueur de porcs quadragénaire.

Chen Jiangshui a fini par ressembler aux animaux qu'il saigne chaque jour à l'abattoir. Le viol répété de sa jeune épouse, les coups, les insultes sont partie intégrante de son plaisir. L'homme est fruste, violent, alcoolique, mais il rapporte de quoi manger tous les jours. Même si Lin Shin vit comme une bête apeurée et meurtrie dans cette maison, elle ne souffre plus jamais de la faim. Sans ces viols à répétition qui la font hurler de douleur et ces passages à tabac quand il est de méchante humeur, la vie pourrait presque être appréciable.

C'est ce que lui dit A wang guang, une veuve plus âgée, fouineuse et envieuse, à qui elle se sent liée depuis qu'elle l'a aidée et soutenue après sa terrible défloration. Elles se rendent maintenant de conserve au lavoir, où tous les matins les villageoises échangent ragots et méchancetés qui vont tenir lieu d'éducation à Lin Shi, s'agrégeant à sa médiocre connaissance des rites et aux multiples superstitions qui semblent être leur base intellectuelle commune. Li Ang montre parfaitement comment ces femmes incultes reproduisent les rapports de domination qui les unissent aux hommes et les transmettent aux plus jeunes – sous couvert de vertu et de respect – coupant court à leurs éventuelles velléités de rébellion ou de contestation de l'ordre du monde.

On le verra bien avec la scène entre A wang guang et sa belle-fille Hecai. Celle-ci dénie à la première tout droit de s'immiscer dans ses affaires au prétexte qu'elle serait la mère de son mari et son aînée. C'est, implicitement, rejeter la soumission imposée par la morale confucéenne et la jeune femme le paiera cher. Battue comme plâtre par son époux, elle rentrera dans le rang, mais ce qu'elle a dégoisé devant tous a fait perdre la face à la veuve.

Sauvée du suicide par ce tueur de porcs qui la déteste, A wang guang va désormais haïr Lin Shi aussi fort qu'elle la jalouse. Sa langue de vipère transforme cette malheureuse victime en coupable, dressant contre elle les autres villageoises, les persuadant que les cris de douleur de son viol quotidien sont l'expression d'une lascivité qu'elle aurait héritée de sa « pute de mère ».

Esseulée, Lin Shi entre en résistance, autant contre son mari que contre ces femmes désireuses de la salir. Elle se tait sous l'injure des unes et les coups de l'autre et apprend à subir, mutique, les assauts brutaux de son conjoint. Surtout, l'instinct de survie la pousse à créer les conditions de son autonomie, mendier d'abord, puis gagner sa vie lorsqu'il l'affame ou délaisser l'entretien du foyer puisqu'il ne rentre plus. C'en est trop pour Chen Jiangshui, qui ira si loin dans la rétorsion qu'il ouvrira en grand les vannes pour sa propre mort et son dépeçage, tel le porc que voit en lui la malheureuse Lin Shi. Alors même que la question de sa sauvagerie et de son lien avec sa profession commençait de tourmenter sa conscience...

L'écriture réaliste de Li Ang rend compte de cette vie misérable, de cette sexualité omniprésente et de cette violence dans laquelle se sont construits les personnages avec une force qui, vingt ans après ma première lecture – subjugué – de La femme du boucher dans les travées d'une bibliothèque municipale, est restée intacte. Perçu autant comme un chef d'œuvre littéraire que comme une agressive remise en cause d'un patriarcat terré sous la tradition et les principes confucéens, Tuer son mari est un tragédie ordinaire d'une noire beauté et d'une cruauté extrême.

Chroniqué par Philippe Cottet le 07/09/2013



Notes :

[1] La guerre évoquée est sans doute la seconde Guerre sino-japonaise qui dura de 1937 à 1945. Taiwan était japonaise depuis 1895 et la nationalité du soldat qui coucha avec la mère de Lin Shi nous est inconnue.

Illustrations de cette page :
Un boucher de Taiwan – Têtes de porc offertes aux esprits des morts durant pudu