Les pornographes

L
Nosaka Akiyuki

Les pornographes

Japon (1963) – Philippe Picquier (1991)

Titre original : エロ事師たち (Erogotoshitachi)
Traduit du japonais par Jacques Lalloz

À Ôsaka, au début des années 60 et en plein miracle économique, Subuyan et ses acolytes inventent les formes de la pornographie moderne pour répondre au désarroi sexuel des mâles japonais.

Publié en 1963, Les pornographes scandalisa l'archipel, enthousiasma Mishima Yukio qui y vit « un roman scélérat, enjoué comme un ciel de midi au-dessus d'un dépotoir » et fit connaître Nosaka Akiyuki [1]. L'activité littéraire de ce dernier dura moins de dix ans, mais l'installa pour longtemps dans la vie culturelle de son pays. Marqué par son errance dans les ruines du Japon et ses premières armes de délinquant, un instant rédimé par son court passage à l'université où l'avait envoyé son père, il vécut ensuite en dandy (seulement intéressé, disait-il, par l'alcool et les femmes) débordant pourtant de colère et politiquement engagé.

Subuyan est un enfant des cendres, obligé d'inventer les conditions de sa survie dans un monde détruit qui ne lui laissera aucune place dans sa reconstruction effrénée. La guerre et la mort, qui hanteront toute l'œuvre de Nosaka, sont présentes dans les premières pages du roman. L'horreur et la cruauté de ces moments, traités de façon réaliste, sont immédiatement mises à distance par un trait d'humour noir, qui se révèlera un procédé récurrent tout au long du récit.

Les chairs (de sa mère) se décollèrent en lambeaux, dévoilant les os, exactement comme se déchire dans la main d’un enfant une épuisette de papier pour la pêche aux poissons rouges ; les deux hommes poussèrent un cri, la main sur la bouche, en même temps qu’ils bondissaient en arrière puis, quelques instants après – « On a pas le choix, ramassons-la à la pelle » –, on avait vu toutes les chairs se détacher et partir en miettes sous le fer de l’outil, jusqu’aux os des doigts qui s’étaient proprement dénudés, et pour finir les restes avaient été déposés sur une civière recouverte d’une natte en un salmigondis où se mêlaient les morceaux de son pauvre kimono de nuit. Subuyan avait assisté à toute la scène cloué sur place, et aujourd’hui encore une chose qu’il ne pouvait supporter, c’était la vue d’un poulet rôti.

Médiocre VRP en caisses enregistreuses, Subuyan va commencer à vendre des photos pornographiques pour arrondir ses fins de mois. Ces dernières deviennent vite un véritable sésame auprès de tous ces petits commerçants qui semblent n'avoir qu'une idée en tête. L'esprit d'entreprise qui agite cette période de miracle économique gagne le jeune homme de 26 ans et le pousse à monter sa propre affaire.

Il constitue rapidement autour de lui une équipe de vauriens obsédés et marginaux. Banteki, qui jusqu'à présent lui fournissait des enregistrements sonores des coïts de ses voisins sera l'âme artistique de la bande. Cancrelat, surnommé ainsi pour son amour immodéré des cafards dont il couve littéralement plus d'une centaine d'individus durant le froid hivernal, s'occupera des questions d'intendance. Lagratte, un géant dépressif vivant dans l'imaginaire (d'une seule scène) deviendra le scénariste dialoguiste tandis que Kabo et Paul, plus jeunes et présentant bien, se chargeront par la suite d'approvisionner le réseau en filles toujours plus fraiches.

Photos, films muets sonorisés par leurs soins ou commentés par un benshi [2], trafic de fausses vierges, prostitution, parties fines, partouzes, tout cela organisé à la sauvette avec les moyens du bord, constituent peu à peu le cœur de leur métier. Rien n'est respectable puisqu'il ne s'agit ni plus ni moins que de circonvenir des femmes, de plus en plus jeunes, pour les livrer à des hommes toujours plus affamés de nouveauté. Nosaka regarde pourtant avec une évidente humanité, voire une certaine tendresse, la transformation de ces adolescents attardés, obsédés par leur queue, en margoulins du sexe qui ne font que satisfaire la perversité ambiante, à la façon dont se construit aussi le capitalisme triomphant de l'époque.

Réussissant à se garder des policiers comme du crime organisé, la bande se montre inventive et ingénieuse pour répondre au rôle dont elle pense être investi : offrir sans cesse plus à des clients blasés qui, sans eux, n'auraient aucune vie sexuelle digne de ce nom. Subuyan se décrit en humaniste et théorise à gogo et avec un infini sérieux sur la mission sociale qu'ils sont en train de remplir :

Comment en faire des hommes, des mâles, de toutes ces lavettes, sinon avec une bonne partouze ?

Une grande partie de l'humour qui irrigue Les pornographes tient évidemment dans le décalage entre les positions éthiques et morales que prend Subuyan et ses agissements. Après avoir tourné l'accouplement entre une personne âgée et une jeune femme simple d'esprit et avoir appris qu'ils étaient en fait père et fille (celui-ci disant coucher avec celle-là par noblesse d'âme, pour lui éviter de se livrer sans retenue à tous les hommes), la bande va disserter à sa façon sur l'inceste :

— Le père et la fille, dites donc, plutôt dégueulasse, c’t’histoire ! déclara Banteki qui avait recouvré ses esprits et remettait l’écran en place.
— Pourquoi que ça serait dégueulasse ? fit Subuyan.
— C’te question ! s’insurgea Banteki de plus belle, t’as déjà vu ça, toi, un père et sa fille qui se donnent en spectacle comme ça ?
— Qu’est-ce que tu voudrais qu’ils fassent d’autre ? Et qui c’est qu’a décrété ça, hein, que ça doit pas se faire entre un père et sa fille ? répliqua Subuyan sur qui Cancrelat renchérit.
— Très juste ! Nos dieux, tenez, c’est la famille tuyau de poêle chez eux, un vrai boxon.
— On dit qu’un homme, quand il lui naît une fille, la première chose qui lui vient à l’esprit, c’est de se demander : « Qui l’aura plus tard ? » et il pense à ça dès qu’il la voit à la maternité, c’est vous dire qu’il a pas envie de la laisser à un autre, vous croyez pas ?

Il y a évidemment une mauvaise foi permanente derrière les justifications qu'ils se trouvent, comme le rappelle une comédienne présente lors de cette scène :

— Je ne vois pas ça comme ça, moi, fit soudain l’actrice, cigarette aux lèvres. Le bonhomme, m’est avis que ça lui donne une bonne occase de prendre son pied. Oh, pour ça, du baratin il en a eu, c’est vrai, c’est pas les prétextes qui manquent, lâcha-t-elle avant de souffler la fumée vers le plafond.

D'autant que tous ont une vie sexuelle misérable, la plupart du temps solitaire. Après la mort rapide de son épouse plus vieille que lui, Subuyan rêve de la remplacer dans sa couche par sa belle-fille Keiko, une adolescente de 16 ans, mais devient définitivement impuissant quand l'occasion se présente. Cancrelat ne vit que pour ses blattes et la pignole. Lagratte va mourir, le chibre à la main, d'un arrêt cardiaque. Banteki ne semble bander que pour son art et Kabo perdra sa virginité avec une poupée gonflable, parce que les femmes le dégoûtent.

Les pornographes est un récit scabreux, cru, obscène peut-être pour l'époque, mais qui, à mon sens, ne tombe jamais dans la vulgarité. Nosaka agrège le parler populaire d'Ôsaka à des formes littéraires classiques (tout en s'abstenant de toute cette tentation métaphorique qui hante très souvent le domaine romanesque) ce qui donne une forme hybride à son récit, par moment empreint d'une grande dignité et de beaucoup de sérieux, le reste du temps jouant avec le grotesque et l'explicite. S'intéressant à une population laissée pour compte et, de façon triviale, aux deux grands thèmes du sexe et de la mort, Nosaka se pose en héritier direct de Saikaku et du genre ukiyozōshi (浮世草子) [3], ni vraiment littérature pure [4], ni littérature de divertissement. Une sorte d'OVNI interrogeant, à sa façon truculente, l'hypocrisie de cette société et sa marche en avant aveugle, qui transforme chacun en consommateur frénétique, y compris de la chose la plus naturelle qui soit.

Un ultime et inattendu éclat de rire, sexe et mort confondus, conclut Les pornographes, insolent pied de nez à la bienséance, critique acerbe de ce pays schizophrène transformé sous l'influence des occupants amerlocains, à la virilité perdue et aux élites introuvables.

Chroniqué par Philippe Cottet le 25/09/2016



Notes :

[1] Les milieux culturels nippons disaient de la relation entre Nosaka et Mishima qu'elle était semblable à celle liant Genet et Sartre. Le seul lien que se reconnaissait Nosaka avec l'auteur de Confession d'un masque est qu'ils avaient tous les deux perdu, jeunes, une sœur dans les décombres de la guerre. Il faut maintenant se méfier parce que Nosaka semblait qualifier toute son activité littéraire de mensonge.

[2] Acteur qui, du temps du cinéma muet, commentait et dialoguait le film pour l'audience. La scène rapportée dans Les pornographes est évidemment très drôle, le benshi engagé par la bande était un vieux monsieur ne s'attendant pas à ce qu'il découvrait à l'écran.

[3] L'ukiyozōshi est un genre littéraire né à la fin du XVIIe et poursuivi jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, qui s'intéressait aux sujets de la vie quotidienne, notamment celle des quartiers des plaisirs. Première véritable fiction populaire japonaise écrite en langue vernaculaire, c'est une littérature de l'amour et de la mort, du paraître, de la déchéance. Son plus illustre représentant fut Saikaku, qui fut également maître de la poésie haikai.

[4] Comme se définissait le monde romanesque depuis Meiji (l'ère de l'ouverture du Japon au monde, à la charnière des XIXe et XXe siècle). Influencée par les apports occidentaux, la littérature nippone sortit alors du modèle classique, notamment en rapprochant japonais écrit et langue parlée et en bouleversant ses formes narratives.

Illustrations : Tirées du film d'Imamura.