Le Mondologue

L
Heinrich Steinfest

Le Mondologue

Autriche (2014) – Carnets Nord (2015)

Titre original : Der Allesforscher
Traduction de Corinna Gepner

Après deux incidents où il manqua perdre la vie – le premier lui faisant rencontrer le grand amour, le second le lui retirant –, un homme d'affaires se reconvertit en simple maître-nageur au centre thermal Berg à Stuttgart, avant de devenir père d'un enfant de 9 ans qui parle une langue connue de lui seul.

Parce qu'écrit à la première personne et sans aucune référence à un quelconque univers policier distordu et loufoque auquel nous avait habitué l'auteur, Le Mondologue est un roman susceptible de déconcerter (un instant ?) le lecteur ayant apprécié les précédents livres de Steinfest.

Quelque chose de l'ordre de l'intime se joue dans l'existence à la fois chaotique et raisonnable de Sixtet Braun, qui accepte de devenir le père d'un fils qui n'est d'évidence pas le sien, enfant différent, inadapté au monde et propre à contenir entièrement celui-ci. Du coup, Steinfest utilise plus parcimonieusement la digression dont il est d'ordinaire si friand et si l'humour est toujours aussi fin et présent, le jeu sur la phrase ou le mot est plus réservé et, de ce fait, plus poétique et sidérant [1]. La dimension symbolique et le rêve, déjà rencontrés dans l'œuvre antérieure, sont par contre plus prégnants, comme pour tenter de porter cette histoire de destin(s), de liens familiaux et amoureux au-delà l'immédiatement perceptible.

Le Mondologue débute par l'explosion d'une baleine au cœur d'une petite ville taïwanaise, blessant par un jet d'entrailles à la tête un homme d'affaires allemand transporté inconscient à l'hôpital. Lana, une compatriote spécialiste du cerveau, lui sauve la vie et le voilà bêtement amoureux de cette femme, qui acceptera plus tard de coucher avec lui à la seule condition de rester entièrement habillée. De retour de Tôkyô où il a été négocier des contrats pour sa firme afin de montrer à ses supérieurs qu'il ne conservait aucune séquelle de son accident baleinier, Sixtet est précipité dans la mer de Chine par un orage qui détruit son avion. Il ne survit qu'en s'emparant du gilet de sauvetage de son voisin de cabine, un homme qui venait d'hériter de dix millions de dollars, se réfugiant dans une improbable bouée chinoise où les secours le trouveront, avant de le rapatrier immédiatement en Allemagne. Il décide alors d'abandonner cette vie sans Lana et, comme d'autres entrent dans les ordres, quitte son job, sa Cologne natale et devient maître-nageur à Stuttgart.

Après cette tonitruante entrée en matière, les problèmes de poids du héros, ses relations avec les personnes âgées fréquentant le centre Berg ou l'évocation d'un amour parental absent –  ses géniteurs lui ayant toujours préféré sa cadette Astri, ange asexué adepte de l'escalade extrême qui trouva la mort, jeune, dans le Tyrol autrichien – décrivent une existence ordinaire, morne et (volontairement) sans passion, à peine trouée/troublée par le souvenir de Lana et de celui de Little Face le mondologue, auprès de qui il trouvait refuge autrefois.

Sur cette tabula rasa, Steinfest peut poser l'arrivée de Simon, le fils de Lana, comme une nouvelle évidence s'imposant à Sixtet : il lui appartient de devenir le père de ce garçon qu'il sait n'être pas de lui (il n'eut que des rapports protégés avec la mère et les traits de Simon sont définitivement asiatiques). Pour un maître-nageur célibataire se percevant comme « un quinquagénaire de trente-cinq ans », construire une paternité avec cet être rétif à tout autre langage que le sien – qu'il est le seul à parler et comprendre – n'est pas simple.

C'est dans les films que Sixtet puise le plus souvent sa façon d'agir avec Simon, dont la singularité jaillit en permanence. Inadapté à la normalité allemande, le gamin apparait rapidement comme un possible médiateur vers d'autres mondes, d'autres plans de notre réalité, dans lesquels doit et va s'aventurer Sixtet. En commençant pas sa propre peur du vide – le garçon se révélant, au passage, un maître de l'escalade – héritée de la chute de l'avion et qui le renvoie, évidemment, à sa sœur Astri et son accomplissement dans la mort.

Après le livre deuxième du Mondologue consacré au père biologique de l'enfant, à ses rapports contrariés avec Lana et son obligation de quitter incognito Taïwan pour... le Tyrol, le lecteur attentif commence à percevoir le réseau souterrain de coïncidences, de ressemblances, de réminiscences mis en place par Heinrich Steinfest, qu'il fera lentement émerger, puis converger dans le troisième livre.

C'est évidemment le chemin pris pour arriver à cette prévisible rencontre entre les deux pères – Auden Chen (un nom « comme un claquement de doigts effectué par un ange ») et Sixtet Braun – qui fait tout l'intérêt de cette dernière partie du Mondologue, à la dimension fantastique et onirique parfaitement assumée. D'autant qu'elle peut toujours n'être que le fruit de l'imagination du narrateur (très inspiré depuis son accident de baleine) ou de l'habituel jeu du romancier nous entraînant dans un monde dont il dénouera tous les artifices à la fin.

Subtile construction littéraire ne se cachant, cette fois, derrière aucune exubérance cosmogonique (quoique ?), moins immédiate et drôle que les précédents romans, mais présentant tout comme eux un art consommé d'abuser le lecteur consentant, enfin beaucoup plus intime, Le Mondologue laisse ouvert un certain nombre de pistes qui rendront encore plus savoureuse une seconde lecture [2]. Belle traduction, comme à son habitude, de Corinna Gepner (en librairie le 21 mai 2015).

Chroniqué par Philippe Cottet le 05/05/2015



Notes :

[1] Comme ici :

Alors qu'ils se parlent, ils sont en réalité déjà morts. Elle : « Êtes vous amoureux de moi ? ». Lui, avec une voix d'archange : « Non, bien sûr que non. » Jamais on n'a entendu plus beau « oui ». Et puis son visage sur le sien, faisant écran. La main de Signoret se pose sur l'arrière du crâne de Werner. On ne voit pas le baiser, on le sent. Werner n'embrasse pas seulement une Signoret plus toute jeune, déjà passablement bouffie et décatie, mais tous ceux qui ont besoin d'un tel baiser. Et cela ne veut pas seulement dire ceux qui n'en recoivent pas. C'était la raison d'être de ces films.

[2] Par exemple, la permanence de la notion de refuge tout au long du roman.

Illustrations de cette page : Le centre thermal Berg de Stuttgart – Le toit d'or d'Innsbruck

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Nuit sur le mont Chauve, La défaite de Sénnachérib, Les Tableaux d'une exposition de Modest Moussorgsky par le Berliner Philarmoniker dirigé par Claudio Abbado (DG - 1994) – Live at Leed's, deluxe version par The Who (MCA - 1970) – Trout Mask Replica par Captain Beefheart (Reprise - 1969)