Les violences

L
Jakob Nolte

Les violences

Allemagne (2017) – Seuil (2019)

Titre original : Schreckliche Gewalten
Traduit de l'allemand par Alexandre Pateau

Après que leur mère, Hilma Honik, transformée en un genre de garou, eut tué leur père, les jumeaux Iselin et Edvard tentent d'échapper, chacun à sa façon, à cette possible malédiction familiale.

On chemine dans Les violences comme dans un labyrinthe, dont les hauts murs seraient formés de courts chapitres, parfois un seul paragraphe, rarement plus de deux pages.

Les associations d'idées, les coq-à-l'âne, la volonté d'épuiser un objet littéraire par de longues énumérations, ou un personnage par des détails qui peuvent paraître insignifiants sur le coup mènent le lecteur dans de délicieuses impasses qui l'obligent à rebrousser chemin pour retrouver le fil de son voyage. Pourtant, le plus petit fait narré trouvera à un moment donné sa place quelque part. En attendant, la perception que nous avons du récit est celle d'une construction échevelée dont la compréhension est toujours différée.

Pour compliquer la tâche, certaines digressions sont évoquées très en amont d'un objet principal. L'histoire de Leonard Fac, au début de Les violences, est un bon exemple. Abordé en quatre mots comme partenaire d'un soir d'Iselin, il voit sa vie – de mécanicien moto et de meilleur amant du second millénaire – ainsi que son œuvre – de poète portugais mal traduit en norvégien – décortiquées sur deux chapitres et n'être utile, fortuitement, qu'à la fin du récit. Arrivée comme un cheveu sur la soupe, la rivalité entre Fac et son frère professeur d'université est, pour autant, inventive, amusante, caustique et permet aussi à Nolte d'ouvrir, pour plus tard, son texte vers la révolution des Œillets et, subséquemment, sur la vision romantique de la guerre en Angola qu'auront Edvard et ses amis.

Le passage le plus marquant, à part la seconde partie belle et brève concluant l'ouvrage, reste la longue biographie de Sofia Hirsch insérée abruptement dans un chapitre ordinaire, dès lors suspendu. Adoptant un registre fantastique horrifique pour la décrire [1], Jakob Nolte va procéder à la réécriture, à quelques pages d'intervalle, d'une même scène d'un érotisme torride puis d'une violence gore, mais cette fois-ci du point de vue de Sofia. Ce dernier contredit grandement ce que le narrateur avait pu nous en dire ce qui peut être, ou pas, un avertissement de Nolte sur la façon dont nous lisons et recevons Les violences.

Nos jumeaux vont donc emprunter des voies différentes pour se prémunir, et avec eux le monde, d'une possible transformation en quelque chose de garou. Edvard va s'enfermer dans sa solitude et pédestrement gagner l'Afghanistan. Il dérive à travers les pays satellites de l'URSS, dévore une vache dans les Pays baltes, évite doublement la mort durant une même nuit biélorusse, accepte son homosexualité sans y accorder plus d'importance que cela, participe à une communauté anarchoagricole en Ukraine dont il s'échappera pour finir sa trajectoire avec Leika, elle-même partie de sa savane africaine natale pour échouer dans la froideur inhospitalière du corridor de Wakhan.

Iselin quant à elle restera vivre à Bergen, le plus normalement du monde ou ce qui s'en approche. Fondatrice, avec ses deux colocataires, du groupe Rouagettes du système visant à semer la terreur et à défendre la cause des femmes par une lutte seins nus, elle s'engagera ensuite dans des études qui ne la mèneront à rien et acceptera du bout des lèvres de franchir le pas de la violence armée et de la prise d'otages – mais uniquement pour se faire de l'argent – en compagnie de son amante Moira (qui n'est autre que Sofia Hirsch) et de Hans, son dernier colocataire (rescapé de l'hôpital-prison duquel Hilma s'est évadée après avoir dévoré le staff médical lors d'une nouvelle transformation).

Déstructuration du récit permettant des franchissements de style et de ton permanents, érudition digressive, décalage et humour, questionnement politique, réflexion sur la contagion de la violence... On a outre-Rhin comparé Jakob Nolte à Thomas Pynchon ou David Foster Wallace. Plus abordable en nombre de pages que les œuvres de ces deux monstres de la littérature amerlocaine, Les violences me semble plutôt proche, dans le champ germanophone, de certains romans d'Heinrich Steinfest : un récit exigeant, drôle et âpre, fou et parfaitement maîtrisé (en librairie le 7 février 2019).

Chroniqué par Philippe Cottet le 01/02/2019



Notes :

[1] Nolte la montre hôte d'un parasite se nourrissant des effluves chimiques nés de ses émotions – à moins qu'elle soit simplement schizophrène ? –, qui s'est donné pour mission de pourchasser et détruire le monstre Hilma Honik. Le parasite la pousse bien entendu vers les situations extrêmes qui produisent les composants les plus rares. Quand Sofia ne peut affronter tel ou tel péril, elle se mutile afin de contenter la bestiole. La question de l'animalité chez l'homme et de sa violence sous-jacente est centrale dans le roman.

Illustrations : Labyrinthe de Genk – Lycaon attaqué par des hyènes