Le Dernier Rêve de la raison

L
Dmitri Lipskerov

Le Dernier Rêve de la raison

Russie (2000) – Agullo (2018)

Titre original : Последний сон разума (Posledniy son razuma)
Traduit du russe par Raphaëlle Pache

Ilya Ilyassov, un vieux Tatare mutique qui tient le rayon poissonnerie d'un magasin d'alimentation, vit dans la perte de son unique amour, Aïza, qui s'est noyée alors qu'ils étaient encore adolescents.

Le Dernier Rêve de la raison est un fabuleux livre-monde. D'apparence loufoque et absurde, il obéit à une certaine et étrange cohérence dans la mise en scène d'un dessein transcendantal pour tous ses personnages. C'est comme si la logique était déchirée par endroits et qu'entre les lèvres de ces plaies Lipskerov venait gauchir l'histoire en y introduisant de l'humour, de la cruauté, de l'étonnant. Le réel prendrait alors les couleurs du rêve – vision fantastique et baroque d'un vrai singulier à partir de matériaux prélevés dans le quotidien –, devenant ce récit fuyant qui bouclerait pourtant sur lui-même dans les derniers instants.

On reconnaît là tous les attributs du réalisme magique et, dès les premières pages – filiation russe oblige –, on pense à Nicolas Gogol, pour le grotesque des personnages et la drôlerie des situations. La perfection de ce monde ballotté en permanence entre incroyable, merveilleux et absurde m'a renvoyé à Gabriel García Márquez, mais aussi au Julio Cortázar des nouvelles ou au Gonzalo Torrente Ballester de La Saga/Fuga de J.B [1].

C'est dire que Le Dernier Rêve de la raison s'inscrit d'emblée dans un autre genre littéraire que le noir ou le policier, même si Lipskerov place en fil rouge de son récit une parodie d'enquête. Le dernier auteur que nous pourrions convoquer ici serait Franz Kafka, à qui le romancier emprunte, non seulement le procédé métamorphique permettant au vieux Tatare de tisser des liens ténus et féconds avec la noyée, mais aussi le thème de la solitude qui écrase, avec la violence omniprésente, Le Dernier Rêve de la raison.

Ilya Ilyassov, adolescent débordant de vitalité, était épris de la belle Aïza. Après une longue et douloureuse attente, celle-ci lui rendit son amour, mais dans la limite de ce que la décence prénuptiale permettait, à savoir nager ensemble tout habillé dans la mer voisine. Il advint qu'un jour, les pulsions de leurs jeunes corps les rapprochèrent et qu'un premier et maladroit baiser fut échangé. Les deux allèrent cacher leur gêne dans une nouvelle baignade, mais pour un motif inconnu, Aïza s'enfonça de plus en plus dans les profondeurs et se noya. Tant que dura la recherche du corps et avant d'être battu comme plâtre par le père de la jeune fille, puis par tous les habitants, Ilya fut persuadé que sa belle s'était transformée en poisson ou en dauphin et qu'elle vivait désormais heureuse au fond de l'eau.

Dans Le Dernier Rêve de la raison, le destin d'un très vieil Ilya va être rythmé par une série de métamorphoses irréversibles vers l'animal [2], lui permettant de retrouver – et de perdre aussitôt – Aïza. Elle aussi, à chaque étape, est mise au monde, sous une forme différente et de façon tout à fait étrange, grâce à la médiation d'un policier, lui-même en charge de l'enquête sur la disparition (ce que la police pense être le meurtre...) du Tatare. Je n'en dirai naturellement pas plus sur l'histoire, vous laissant la découvrir dans sa dimension onirique, humoristique, poétique et fantastique.

Tous les caractères, humbles, grotesques, affreux, méchants sont savoureusement campés par Lipskerov, qui a adopté un dispositif narratif tournant. Il permet ainsi à chaque personnage – au début, un par chapitre puis, quand les événements se précipiteront, sur quelques pages ou paragraphes – de vivre son destin propre tout en revenant toujours sur des scènes déjà lues, mais cette fois-ci selon son point de vue.

La perception que nous avons de ce qui se passe dans le quartier Poustirki est donc complète et complexe, mais nullement certaine. Les différentes facettes de la vérité qui nous sont proposées brouillent en même temps nos repères temporels. Tout cependant est conçu pour nous montrer l'étroite dépendance entre ces êtres, liés par des fils invisibles, des causalités secrètes – logiques dans les limites de ce monde particulier – dont nous ne comprendrons l'importance que dans le mouvement final. Mais ce qui nous est aussi donné à lire est leur infinie solitude, leur isolement, les violences physiques et mentales qu'ils subissent, leur insécurité dans une société russe sans repères, sans éthique, sans morale.

Car dans le monde du Dernier Rêve de la raison la violence est partout et multiforme. Elle est personnifiée par le magasinier Mitia, sale et méchant comme une teigne, alcoolique dès le sein maternel, parricide à l'adolescence et dont la psychopathie le conduit désormais à détruire cruellement des animaux inoffensifs, depuis le poisson de compagnie d'Ilya jusqu'aux pigeons dont il écrase la tête, une fois attrapés, entre le pouce et l'index.

C'est aussi celle qui saisit les deux meilleurs amis du monde, Mykhine et Mitrokhine, dans une descente progressive vers l'animalité qui rejoint les métamorphoses d'Ilya, témoignant d'une brutalité exponentielle qui étonne ces anciens compagnons d'armes et soûlographes impénitents, une fois passé l'inexplicable pulsion qui les pousse à faire du mal à l'autre, encore et encore.

La violence est enfin dans l'environnement insalubre du quartier Poustirki – construit auprès d'une immense décharge sur laquelle veille des milliers de corbeaux agressifs –, dans l'indifférence policière à servir et protéger – à l'exception du capitaine Sinitchkine – le citoyen et qui conduit à un sentiment permanent d'insécurité. On y massacre les innocents, on y viole en groupe, on y écrase des piétons sans le moindre scrupule, parce que les flics locaux ne pensent qu'à leur avancement, à l'instar de Zoubov, ou à la mort, comme le commandant Pogossian.

L'autre grand thème qui traverse Le Dernier Rêve de la raison est la solitude. Celle d'Ilya est la plus immédiate. Elle dure depuis l'adolescence et est aggravée par le racisme ambiant qui a toujours ostracisé cet homme aux yeux bridés et aux pommettes saillantes. Face à la bêtise des Russes de base tels que nous les montre Lipskerov, les êtres différents n'ont aucune chance.

Cependant, la solitude affecte la plupart des autres habitants du quartier. Le romancier en fera mourir un certain nombre et tous dans des conditions effroyables, à l'écart du reste de l'humanité, indifférente. Beaucoup n'ont pas de descendance et – comme Ilya dont c'est l'obsession – ils en souffrent, qu'ils soient célibataires ou en couple. Semion, Janna et Baty combleront un instant ce vide pour trois des protagonistes tout en n'étant qu'une fausse réponse à leur désarroi face à l'existence.

La critique sociale et politique de la société russe à laquelle se livre l'auteur ajoute encore à l'intérêt du Dernier Rêve de la raison, immense roman, cruel et violent, drôle et sensible, d'une qualité d'écriture parfaite (très belle traduction de Raphaëlle Pache) et d'une inventivité constante. Passer à côté d'un tel chef-d'œuvre serait une faute de goût impardonnable.

Mille remerciements à Sébastien Wespiser de m'avoir fait parvenir un exemplaire du roman et mes excuses aux lecteurs du Vent Sombre pour avoir transgressé ma décision de ne plus chroniquer de services de presse.

Chroniqué par Philippe Cottet le 04/03/2018



Illustrations de cette page : Vieux Tatare – Jeune fille tatare - Policier russe

Notes :

[1] Nicolas Vassiliévitch Gogol (1809-1852) est un romancier, dramaturge et critique littéraire russe, l'un des auteurs majeurs du pays – Gabriel García Márquez (1927-2014) est un romancier et journaliste colombien, prix Nobel de littérature en 1982, dont le roman Cent ans de solitude est l'un des chefs-d'œuvre de la littérature – Julio Cortázar (1914-1984) est un romancier argentin connu pour ses expérimentations formelles dans le roman (Marelle, 62 maquette à monter, Tous les feux le feu) et auteur d'un important nombre de nouvelles usant de l'irruption du fantastique dans le quotidien – Gonzalo Torrente Ballester (1910-1999) est un auteur espagnol qui a mêlé réalisme et fantastique en puisant dans le répertoire mythologique de la Galice.

Tous ces auteurs ont été traduits en français.

[2] Pas tout à fait pour la première, puisqu'il retrouvera un temps sa condition d'homme, permettant la mise en place de la parodie d'intrigue policière qui rythme Le Dernier Rêve de la raison

Musiques écoutées durant l'écriture de cette chronique : Pictures, St John Night de Modest Mussorgsky, Claudio Abbado dirigeant le Berliner Philarmoniker (DG - 1994) – Cantata & Arias de Jean-Sébastien Bach par Elizabeth Watts et The English Concert (Harmonia Mundi, 2011) - Streichquartette d'Arnold Schoenberg par le Aron Quartett (Preiser Records, 2006)