Le mur invisible

L
Marlen Haushofer

Le mur invisible

Autriche (1963) – Actes Sud (1985)

Titre original : Die Wand
Traduction de l'allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon

Dans une réserve de chasse accrochée aux flancs des Alpes autrichiennes, une femme se trouve coupée du monde par un mur invisible. De l'autre côté, tout semble avoir été anéanti et elle doit désormais organiser sa survie.

Après le glaçant, faussement cérébral et plutôt très ennuyeux Le Grand Jeu de Céline Minard, il m'a semblé bon d'évoquer ici Le mur invisible, superbe roman de Marlen Haushofer.

Long monologue intérieur durant l'écriture d'un journal, rédigé non au jour le jour, mais peu après un dramatique événement [1], Le mur invisible est lui aussi une réflexion sur l'humain, mais passant entièrement par les gestes répétés et exigeants de la survie, loin de toute posture intellectuelle ou d'un quelconque narcissisme. Cette femme jamais nommée doit réapprendre, obstinément, ce que la civilisation et la culture avaient lentement effacé de sa trajectoire et de ses gènes citadins. Réapprendre la méfiance et la douceur, la faim et la maladie, la peur et les ténèbres. Le temps. Et la mort, donnée, reçue...

Lors de son érection mystérieuse, le mur invisible a enfermé du côté de la Survivante le gibier de la réserve de chasse, une chatte indépendante et Lynx, le chien-courant de son hôte.

Au détour de sa première marche de reconnaissance, alors qu'elle constate l'état minéral dans lequel a été plongé le monde proche, elle croise une vache elle aussi piégée. Rapidement adoptée et prénommée Bella, l'animal se présente à la fois comme une chance et un fardeau dans l'épreuve qui l'attend. Les soins continus, le nettoyage quotidien de l'étable improvisée, l'organisation de son alimentation pour l'hiver, la mise bas qui s'annonce, vont dominer et conditionner l'espace-temps des rescapés qui tous dépendent en partie du lait produit par l'animal.

« Sauver d'abord le corps pour que l'avenir demeure possible » [2] est l'impératif immédiat de la Survivante, qui s'épuise sur une terre ingrate pour faire pousser quelques pommes de terre, dans le fauchage d'une maigre prairie qui fournira le fourrage hivernal ou dans la coupe du bois pour tenir face à la pluie et au froid.

Tout lui prend des heures, la vide de sa substance vitale, elle ne peut que rarement trouver la force de réfléchir, le veut-elle d'ailleurs ? Le moindre mal de dents ou le souffle d'une grippe deviennent un cauchemar dont elle met des semaines à récupérer. Les efforts continus et la dénutrition remodèlent son corps, l'endurcissent et l'affaiblissent aussi, rétrécissant son champ d'action et le déploiement de sa pensée, toute entière accaparée par les tâches assurant le bien-être limité, essentiel, de sa petite tribu.

Le mur invisible tente de cerner ce qui la pousse à tenir, et la réponse est tout à la fois simple et complexe.

Dans le changement qui s'opère durant les deux années retracées ici, il est tout autant question d'apprentissage que de renoncement. En contemplant depuis l'alpage ces routes et ces églises, ces centrales et ces conduites de gaz rongées par les orties, elle fait rapidement le deuil de la vanité de toute entreprise humaine. Tout ce qui était ou définissait l'ancien monde est questionné, rapporté aux dimensions de cette réclusion forcée.

Même la culture ne peut être sauvée ; elle n'a pas évité le cataclysme et n'a pas de place après, ou comme une trace nostalgique, même pas un regret. Son histoire personnelle, sa vie familiale – par lesquelles elle était encore jusqu'à hier définie – ne résistent pas à la désolation et sont lentement redessinées, parfois de façon cruelle et abrupte. Le temps avait déjà effacé l'affection pour ses filles, arrêtée à l'enfance. Son souvenir cède désormais devant l'amour qu'elle porte à ses compagnons à quatre pattes, aux corneilles qui viennent régulièrement la visiter pour paresseusement se nourrir de leurs maigres restes (et à celle, toute blanche, isolée du groupe et plus faible, à laquelle elle s'identifie très vite). Tous et toutes semblent dépendre d'elle pour leur survie, lui offrant en échange ce lien égoïste, mutique, vital à l'autre, qui justifie son existence et repousse son désespoir.

Admettre peu à peu sa solitude, le fait qu'elle ne sera jamais sauvée, que l'image de soi n'a plus de sens ou qu'elle est simplement mortelle sont parmi les plus douloureux et nécessaires constats qu'elle sera amenée à faire :

Ce n'est que lorsque la connaissance d'une chose se répand lentement à travers le corps qu'on la sait vraiment. C'est ainsi que je n'ignore pas, comme tout un chacun, que je vais mourir, mais mes pieds, mes mains, mes entrailles l'ignorent encore et c'est pourquoi la mort me semble tellement irréelle.

Le mur invisible est un profond, bouleversant, indispensable roman de lutte, qui répond mieux que toute minardise à l'éternelle question « qu'est-ce qu'être humain ? ».

 

Le mur invisible a fait l'objet d'une adaptation cinématographique récente par Julian Roman Pölsler. Respectant trop scrupuleusement le roman de Marlen Haushofer, son parti-pris ne lui permet pas de retranscrire le monologue intérieur de la Survivante, son rapport à la Nature et surtout son immense solitude.

Chroniqué par Philippe Cottet le 20/10/2016



Notes :

[1] Donc avec une certaine capacité réflexive, mais aussi une tendance sélective à l'oubli.

[2] Albert Camus, in Actuelles I. Dans Le mythe de Sisyphe, il disait aussi : « Dans cette course qui nous précipite tous les jours un peu plus vers la mort, le corps garde cette avance irréparable. »

Illustrations : Tirées de l'adaptation cinématographique.