Le monde à l'endroit

L
Ron Rash

Le monde à l'endroit

États-Unis (2006) – Seuil (2012)

Titre original : The World Made Straight
Traduction d'Isabelle Reinharez

Alors qu'il pêche dans la montagne pour tenter de se faire un peu d'argent, Travis, un adolescent de 17 ans, tombe sur une plantation de marijuana, sur les terres des Tommey. Il dérobe plusieurs pieds qu'il va revendre à Joshua, un dealer de bière et de pilules qui vit dans un mobile home en compagnie de Dena. À sa troisième incursion dans le champ, un piège se referme sur sa jambe, modifiant son destin.

Au cœur des romans de Ron Rash se trouve souvent une relation père-fil(le)s – usurpée par le meurtre dans Un pied au paradis, dans l'abstention parce qu'interdite pour Serena et enfin substituée, dans Le monde à l'endroit – qui fait toujours partie d'un questionnement plus large. Dans un Sud que l'on décrit volontiers immobile, dans une Caroline du Nord occidentale pétrifiée sur les crêtes des Blue Ridge Moutains, de quoi est faite la transmission entre générations et pour quel héritage ?

Ron Rash enferme toujours l'avenir de ses personnages dans un corset inéluctable – engloutissement de la vallée sous les eaux forçant au départ, saccage des parcelles déboisées et menace d'infanticide – qui tient lieu d'horizon à ces blancs pauvres sur cette terre ingrate et épuisée. Il y est question de rupture et d'exil – jamais consenti, on emporte ce que l'on peut – et de mal naissance aux relents bibliques qui emprisonnèrent Isaac ou Jacob [1] dans un devenir sur lequel ils n'avaient pas prise. Le monde à l'endroit va, au contraire, donner à Travis toutes les clés de sa vie future, par le truchement d'un hasard souvent douloureux et la rencontre avec un homme en quête de rédemption.

L'une des grandes qualités de l'écriture de Rash est de savoir faire ressentir, dans le même temps, l'extrême beauté des espaces appalachiens – ce qui nous semble à nous, urbains, comme l'essence d'une nature sauvage et authentique quasi paradisiaque – et l'enfermement, la clôture des possibles pour les gens qui y vivent, qui lui est consubstantielle. C'était d'ailleurs l'argument final de Serena : vous crèverez sur une terre miséreuse en regardant la beauté préservée, giboyeuse et inaccessible du Parc, face à vous.

Dans l'écrin lumineux et apparemment sans contraintes du Monde à l'endroit, Travis n'a pour unique préoccupation que de gagner, dans ces forêts et ces rivières, les quelques dollars qui lui permettront de remplir le réservoir de son pick-up. À l'issue d'une scolarité qui n'aura intéressé personne tant les choses semblent écrites à l'avance, Travis s'enchaînera, comme le père détesté, à cette vie de paysan pauvre. La découverte des plants de marijuana, leur vol puis la rencontre avec Leonard vont totalement bouleverser cette trajectoire.

L'ancien prof est de ceux qui ont tenté le changement hors des montagnes. Il s'est fracassé sur les possibilités infinies des vastes plaines du Middle West et l'exigence de responsabilité du monde urbain. Rejeté, divorcé, déclassé, il est revenu s'enterrer dans un mobile-home pourri sur les lieux de sa naissance où il traficote de la bière et des amphètes pour des gros durs comme les Tommey. Rongé pas son échec et son absence auprès d'une enfant qui grandira sans lui, il s'encombre aussi du fardeau d'une culpabilité puisant son origine dans l'histoire tourmentée de la Guerre Civile.

L'isolement, le relief difficile et la rigueur de la vie avaient créé là une mince frontière entre Confédérés et Union qui n'obéissait pas aux conditions d'affrontement traditionnelles. Guérilla, actes de harcèlement et de pillage se succédaient sur les lignes sudistes, menés par des francs-tireurs, hier alliés ou parents de “ ceux d'en face ”.

Ce qui sera rapidement nommé Massacre de Shelton Laurel [2] fut perpétré par les soldats du 64ème de Caroline du Nord, commandé par James A. Keith. Après avoir torturé femmes et vieillards pour leur faire dire où étaient les hommes, le régiment sudiste reçut l'ordre d'exécuter treize prisonniers parmi lesquels se trouvaient trois adolescents. Tous étaient des Shelton, comme Travis, qui va renouer là avec une histoire et des racines profondes, inédites, passionnantes. Encouragé par Leonard devenu mentor ou père, le mauvais élève qu'il était y découvre le plaisir d'apprendre, de comprendre, et leur importance. Surtout celle de savoir d'où l'on vient, pour pouvoir mieux partir à l'heure du choix.

Le monde à l'endroit raconte cet apprentissage difficile, la construction d'une relation étroite et pudique entre l'adolescent et l'ancien professeur, la nécessaire violence d'où sortira la liberté future de Dena et de Travis, dans une ambiance white trash où perce curieusement un minuscule espoir. Certains lecteurs estimeront peut-être naïve cette foi en la transmission de la culture que professe Rash via Leonard, trop voyant ou mélodramatique son sacrifice et artificielle la rupture avec son protégé sur le champ présumé du massacre. Ces deux derniers points se justifient pourtant parfaitement au regard de l'indispensable rédemption du dealer, comme si seule la mort assumée du passé pouvait enfanter l'avenir (celui d'un Travis libéré à présent de toute attache).

Belle traduction d'Isabelle Reinharez, qui restitue parfaitement, surtout dans le premier tiers du livre, la langue de ce poète contraint d'écrire des romans pour mieux accueillir les images débordantes qu'il a du monde (en libraire le 23 août 2012).

Chroniqué par Philippe Cottet le 12/08/2012



Notes :

[1] Respectivement enfant au centre de Un pied au paradis (en référence à la naissance inespérée d'un couple stérile) et fils menacé de mort contraint à l'exil dans Serena.

[2] Il semble acquis que l'origine du massacre était un différent familial vieux de quelques années. Voir les commentaires à cet article, postés par des membres de l'actuelle famille Shelton sur Renegade South

Illustrations de cette page : Une rivière dans les Appalaches – Une des rares photographies du 64ème de Caroline du Nord qui perpétra le massacre.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : L'occasion d'écouter un peu de musique étatsunienne contemporaine : The Prairie de Lukas Foss sur un poème de Carl Sandburg (2008 - BMPO/sound) – An American Journey de Charles Ives (2002 - RCA Victor)