Le chant de la Tamassee

L
Ron Rash

Le chant de la Tamassee

États-Unis (2004) – Seuil (2016)

Titre original : Saints at the River
Traduction d'Isabelle Reinharez

Ruth Kowalski, une fillette de douze ans, se noie dans l'eau tumultueuse de la Tamassee, qui marque la frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Depuis cinq semaines, la rivière sauvage garde son corps, et une partie de la population s'oppose aux parents qui souhaiteraient le récupérer en détournant les flots avec un barrage mobile.

Second roman de Ron Rash, Le chant de la Tamassee s'inspire directement de la mort d'une adolescente de 17 ans sur la Chattooga river en 1999 [1].

L'auteur reprend le matériau brut du fait divers – la noyade, les tentatives répétées de récupération du corps, la controverse autour du barrage mobile installé dans le lit de la rivière pour en détourner le cours – et le transpose le long d'une Tamassee imaginaire qui devient le cœur d'une communauté à qui il donne chair et vie. Comme dans Un pied au paradis et Serena, qui précède et succède au Chant de la Tamassee, l'enjeu est d'abord celui de la sauvegarde de la nature – ou plutôt d'un certain équilibre trouvé avec l'homme – face aux destructions imposées par la modernité.

La rivière a obtenu d'être inscrite au Wild and Scenic Rivers Act, une loi fédérale qui la préserve de toute atteinte à son aspect ou sa configuration. Cela ne s'est pas fait sans difficulté, excluant du bassin des personnes qui en vivaient – par exemple des forestiers maintenant interdits de coupe à proximité, et dont Rash nous montre qu'ils n'ont rien perdu de leur hargne face à cette injustice –, recomposant du même coup la communauté autour d'activités de loisirs, y intégrant de nouveaux venus attirés par le côté sauvage et authentique de l'endroit.

C'est sur cette loi que campe Luke, un Floridien devenu défenseur de cette pureté des années plus tôt, au point de désormais faire corps avec la rivière et le pays qui l'entoure. Luke est un mystique, un fondamentaliste de la nature, qui prophétise qu'une violation même minime de l'intégrité des lieux les condamnera. Il trouve face à lui une autre intransigeance, celle – douloureuse – d'une mère qui n'a pas su veiller sur sa fille et qui souhaite seulement que la Tamassee lui rende son cadavre.

Pour des raisons différentes, des plus mercantiles – comme Brennon qui compte ainsi faire la publicité de ses barrages mobiles ou Bryan, le promoteur immobilier défendant par intérêt la pureté du bassin – aux plus sensées – une rivière d'eau vive en pleine crue de printemps ne permettra pas l'installation d'un dispositif conçu pour les cours d'eau calmes du Midwest –, chacun prendra position le long de cette ligne de fracture. Le chant de la Tamassee confronte aussi de multiples arrogances, celle perpétuelle du Nord industrieux envers le Sud rural ou encore celle des politiques lointains saisis de l'affaire, qui vont imposer un point de vue forcément inadapté aux enjeux, montrant au passage le peu de cas qu'ils font des lois qu'ils votent.

Narratrice du Chant de la Tamassee, Maggie Glenn est née ici et a fui dès qu'elle l'a pu. Revenue comme photographe en compagnie du journaliste Allen Hemphill, elle incarne un point de vue médian, prête à comprendre la demande des Kowalski tout en connaissant intimement la rivière et ses gardiens, leurs sautes d'humeur, leur violence possible. Avec elle, Ron Rash explore un autre territoire qui lui permet de dépasser le fait divers et de transcender l'enjeu écologique pour faire du Chant de la Tamassee un récit sur l'amour et la haine, la culpabilité et le pardon.

Car chacun ici porte cette culpabilité en croix. Ellen Kowalski, de n'avoir pu sauver sa fille et Herb, son mari, de n'avoir su nager et ainsi porter secours à son enfant. Les frères Moseley, qui vont plonger dans le courant pour ne plus sentir peser dans leur âme la détresse de cette mère. Hemphill, qui a échangé la vie de sa femme et de sa fille contre sa réussite professionnelle et trouve là, peut-être, matière à rédemption. Maggie, dans cette détestation farouche de son père mourant et celui-ci, dans l'oubli impardonnable d'une marmite de haricots sur un feu. Et d'autres encore... Quant à Luke Miller, son combat pour la Tamassee entend racheter la culpabilité de tous les hommes qui se réconcilieront, une fois encore, sur le cadavre des leurs.

Quelque chose de profondément religieux imprègne Le Chant de la Tamassee [2], roman incontournable de ce début d'année 2016.

Chroniqué par Philippe Cottet le 28/12/2015



Notes :

[1] La Chattooga est la première rivière à l'est du pays à avoir reçu le label Wild and scenic rivers, par un vote du Congrès en 1974. Elle est wild sur les 2/3 supérieurs de son parcours, scenic sur un petit tronçon de moins de 3 miles, le reste étant qualifié de recreational pour les activités commerciales de rafting.

La Chattooga est connue de tous les cinéphiles pour avoir servi de décor au film de John Boorman, Delivrance.

[2] Le titre en anglais est très éclairant : Saints at the river

Illustrations de cette page : John Muir, le fondateur du Sierra Club – Chute d'eau sur la Chattooga river.

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Petite messe solennelle de Gioachino Rossini (Gandolfi, Freni, Raimondi, Pavarotti – Decca, 1997) – Stabat Mater de Giovanni Pergolsei (Abbado et Orch. Mozart, 2009, Archiv) – Messe de Requiem de Gabriel Fauré (Herreweghe, Melon, Kooy, La chapelle royale – Harmonia Mundi, 1988)